De la vie et des fleurs qui passent [Jeanne]

Le temps des tulipes tire tranquillement à sa fin au pavillon.  J’ai coupé les tiges des fleurs fanées en laissant le feuillage qui doit vieillir, s’user et mourir en passant du vert tendre au jaune foin avant de croiser la lame de mon sécateur.

J’ai ensuite planté les zinnias par centaines sur la façade.  Madame Messier, 91 ans, est sortie de sa chambre.  Alerte derrière sa marchette, elle me regarde travailler un petit moment.  Me demande ce que je fais et s’il ne fait pas trop chaud pour faire « un gros travail d’homme comme ça ».  Elle s’étonne que je connaisse son nom, puis, avec mon aide, elle refait les liens, me reconnait.  Elle est la grand-mère d’une amie d’enfance.

—  Je me souviens de vous et de votre mari, Monsieur Gaston.  Il fumait le cigare, je trouvais que ça sentait sucré.

L’éclat de ses yeux est soudainement si beau.  Je sais tout le bien que ça fait, sentir que même après toutes ces années (vingt-deux années), il y a encore un reste de l’aimé, dans le souvenir de quelqu’un.

Elle a demandé où je travaillais.  Au son de Montréal, d’autres souvenirs, désordonnés sont apparus, ceux d’une boutique de l’avenue Mont-Royal (Adina?) où elle allait acheter ses robes « quand elle était fille ».

— On avait juste besoin d’une place, on trouvait toute dans cette belle boutique là.  Ah merci, merci, tu me rappelles des ben belles affaires aujourd’hui.  J’aime ben ça quand ça arrive ces souvenirs là, ah je suis contente là, je suis contente quand je me rappelle ces affaires là.  Des fois la tête est pu toute là et ça me choque assez, eh que ça me choque!  Mais là aujourd’hui, c’est des belles pensées que tu me fais me rappeler, là, merci.

J’ai vraiment eu l’impression de voir la jeune fille de dix-sept ans, circa 1938 sortir de la boutique avec un carton sous le bras.  Le bonheur éternel de la belle robe neuve.  Comme quoi y’a des choses qui changent pas.

Ensuite, elle m’a posé la question qui finit toujours par arriver, bien plus souvent tôt que tard, avec toutes les mères, les grands-mères et comme maintenant, les arrières grand-mères.  Est-ce que tu as des enfants?  Elle s’est empressée de me rassurer (ou de me faire peur, c’est selon).

— Ah que tu fais ben!  Oui, pas d’enfants, tu fais ben en maudit.  Profites de ta vie, ça passe vite.  Pas d’enfants st’une bonne affaire ça…  Tu l’sais tu toi c’est quand déjà que je suis arrivée ici en pension?  Ils me l’ont dit mais j’ai oublié.

— Vous êtes arrivée sur la fin de l’automne passé.

—Ah oui, c’est ça, c’était à l’automne.  Ça passe vite la vie, mais le soir, c’est long.  Ils nous font souper à cinq heure et après y’a rien à faire.  On est juste assis à des tables pis on niaise.  Pis là ben, c’est l’heure d’aller souper.

Elle s’est éloignée de deux trois pas, puis elle s’est retournée encore vers moi

— Les zinnias, ils vont être de quelle couleur?

— Il va en avoir de toutes les couleurs!

—Ah! d’autres belles affaires encore, merci, merci.

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