ombre

Delicate Issue [How real do you want me to be?]

Une caméra qui se déplace très lentement filme un corps nu (cru) en étant si près qu’il devient impossible de savoir exactement ce que l’on voit.  Juste le frémissement de la peau, la naissance des poils, le secret d’un pli.  Les repères sont perdus.  Sans la distance, le geste si intime du dévoilement perd tout son sens.  L’extrême proximité se fait insaisissable pendant qu’une voix questionne le rapport à l’autre.  How close do I want to be?  How real do you want me to be? ¹

Ça ressemble à ce qui se passe parfois un peu ici, avec les mots.  Les mots sont la distance.  Et parfois, je ne sais plus jusqu’où j’ai envie d’aller.  Parce que je ne sais pas jusqu’où tu serais capable d’en prendre.  Mais je sais que tu te fais ton propre scénario à partir de la macro.

Il y a des jours où perdu devant un mirage, tu m’écris que tu te sens proche, si proche, alors je te laisse dormir encore un peu.  Comme tous ces corps qui n’ont été que des ombres entre mes draps.  Il n’y a pas de mal à être une ombre.  C’est une absence rassurante.  Mais il y a aussi ces moments, si rares, parfois définitifs, d’autres fois furtifs, qui rachètent pourtant tout le reste.  Les affinités électives.

Sur l’étendue d’une plage, qu’est-ce qui fait qu’on prend un coquillage plutôt qu’un autre?  Qu’est-ce qui fait qu’on glisse un trésor dans sa poche, ou qu’on y glisse des cailloux qui comme du plomb, nous entraînent tout au fond de l’eau.

Je pensais à tout ça quand je suis sortie, assez tard un soir, juste pour aller marcher.  Sans faire vraiment exprès, ou enfin, oui, peut-être un peu, je suis retournée dans mon ancien quartier.  Celui d’une vie d’avant.  Voir les endroits que j’avais l’habitude de fréquenter.  Les appartements que j’ai habités.  Tous ces lieux que j’avais fait semblant d’oublier pendant de longues années.  Là où je ne peux pas encore dire ou écrire ce qui m’est réellement arrivé.  Sauf si je sais que tu es trop près, trop loin (ou trop saoul), pour réaliser ce que tout ça veut dire.  J’ai revu l’endroit où il est impossible de savoir s’il avait vraiment voulu mourir.  Là où sa détresse est devenue la mienne,  il ne reste qu’un trou béant.  Ils construisent des condos vraiment partout, même là où finalement c’est peut-être moi qui était morte, un peu.  Comme le début d’un long coma, après le choc du métal posé sur mon front.

Je pense que ça prenait ça pour réaliser toute la distance qu’il y a entre maintenant et là-bas.  Ça fait si longtemps que j’ai perdu toute cette peau qu’il a déjà touchée.  Je ne suis plus celle qu’il a connue.  Et je ne sais même plus pourquoi je m’entête encore à dire que je ne l’ai jamais aimé.

Ça n’a plus d’importance.  Ça ne fait plus de sens.  Tant que je sais rejeter les cailloux à la mer.  Tant que je sais glisser un trésor dans ma poche.  Tant que je sais que je peux encore aimer.

 

¹Kate Craig, Delicate Issue, 1979, vidéogramme, 12 min 30 s.  Un extrait ici

De l’écriture automatique

Pour ceux qui voudraient s’y risquer, c’est ici

Ma première tentative:

Impossible de lui confier le lourd secret qui hante ma mémoire.  Ce serait comme lui remettre un double de ma clé.  C’était un autre de ces passages à vide qui préfigurent l’orage, imitant le râle presque éteint de la bête qui agonise.  Le dernier murmure de la peau délicate du temps avant la victoire du monde des ombres.  Un regard suffit à provoquer le frisson d’extase ou la mise à mort des sentiments.  Comme un souffle chaud, brulant, s’infiltrant sous la soie de l’âme. Son chant se faisait entendre jusque dans mes rêves.  La violence des mots, en brisait les fenêtres. Tout autour, les soupirs presque inaudibles de la nuit.  La rupture des sens n’apportait plus de plaisir.

De l’insaisissable

Samedi matin, j’ai traversé ce petit parc dans un quartier de la ville que je découvrais pour la première fois.  Le ciel était éclatant de lumière et l’air frais me traversait encore une fois de cette idée de toi qui n’existe pas, même quand tu murmures les mots les plus fous à mon oreille.  J’ai pris des dizaines de photos de la sculpturale fontaine de 1893 entourée d’arbres centenaires.  Aucune de ces images n’arrivait à transmettre la beauté des lieux, le bleu du ciel ou de tes yeux.  J’ai pointé la caméra sur l’eau stagnante, dans un geste d’impatience.  Un  abandon.

J’ai quitté les lieux sans me retourner, avec l’impression d’être passée si proche.  Un effleurement.  Toucher le ciel, capturer l’instant.  L’éclat entrevu une fraction de fraction de seconde au fond d’un regard.  Une étoile microscopique contenant l’univers, déposée sur un papier aux sels d’argent et j’aurais pu y vivre.  Pour un temps.  La mémoire numérique s’efface trop rapidement.  Les formes n’arrivent plus à s’ancrer dans mes paysages.  Et l’encre, numérique elle aussi, se fait de plus en plus rare.

Et je regarde cette photo ce matin, qui me donne à penser que le ciel ne se voit vraiment qu’au détour de l’eau, de la même façon que ton ombre, amour, sera toujours plus présente que toi-même dans ma vie.

Tout et rien

Jenny Holzer (détail de l’installation Lustmord)

Son ombre, à mes yeux maintenus fermés, semble faite de lumière.  Une onde blanche et crue qui me transperce.  Mon corps cède, frissonne et l’armure vaincue, fracassée, comme un vêtement froissé  à mes pieds.  Son masque, impossible à percer, soudé à la peau, ne peut tomber.  Il est la vérité et le mensonge réuni, la douce violence, la peur paisible, le souffle expiré, exalté, étranglé.  Sa main n’a jamais seulement tenté d’effleurer ma nuque.  Une intention.  C’est à la fois tout et rien.  La pureté du mal.  Je ne sais plus qui il est.  Je ne l’ai jamais su.  Mais je sais.  Je sais.  Je sais que pendant un bref instant, il a pensé franchir la distance.  Entre tout et rien.

Fire [Walk with me]

Au moment précis où tu as vraiment envie d’y croire
Y’a un silence qui te murmure que ton tour est déjà passé

Et tu sais pas comment c’est possible
Parce que tu te sens trop vivante pour n’être qu’une ombre

Tu apprends (encore) que ceux qui te poussent vers le haut
Sont les mêmes qui te tirent vers le bas

Entre les deux, l’inertie
Qui te fait la vie impossible

Tu cherches ta voie, ta voix
Celle qu’ils n’entendent pas

(S’ils savaient ce que t’arrives à faire sous la douche…)

Et cette rage qui monte, la seule qu’on ne peut ravaler
Une rage de vivre qui te brûle

Intense
… Trop

Une flamme vive qu’ils raniment en essayant de la souffler
En fermant les yeux

En faisant un voeu

Coin Ontario, 23h48

Mademoiselle,

Je ne vous avais pas vue.  Une silhouette assise dans l’ombre d’un escalier qui mène au chaos.  Évaporée.  Les sens éparpillés.  L’esprit aérien, la voix terreuse, le sexe calciné et l’eau de vie dans les veines.  L’air de cette fin d’été était encore un peu tiède, chargé d’humidité.  C’est probablement le silence inhabituel du lieu qui vous a soudainement réveillée.  Ou pas tout à fait.  Je suis apparue à vos pupilles dilatées et c’est plutôt vous qui m’avez réveillée.  J’ai entendu votre voix m’appeller :  Heille!  Heille!, on est où?  Je me suis arrêtée et je vous ai regardé brièvement.  J’ai passé mon chemin sans dire un mot.  Je n’ai pas su quoi répondre.  Par où aurais-je bien pu commencer?