regard

De l’écriture automatique

Pour ceux qui voudraient s’y risquer, c’est ici

Ma première tentative:

Impossible de lui confier le lourd secret qui hante ma mémoire.  Ce serait comme lui remettre un double de ma clé.  C’était un autre de ces passages à vide qui préfigurent l’orage, imitant le râle presque éteint de la bête qui agonise.  Le dernier murmure de la peau délicate du temps avant la victoire du monde des ombres.  Un regard suffit à provoquer le frisson d’extase ou la mise à mort des sentiments.  Comme un souffle chaud, brulant, s’infiltrant sous la soie de l’âme. Son chant se faisait entendre jusque dans mes rêves.  La violence des mots, en brisait les fenêtres. Tout autour, les soupirs presque inaudibles de la nuit.  La rupture des sens n’apportait plus de plaisir.

De la honte [et des choses insignifiantes]

"Ils étaient l’un près de l’autre, debout, dans l’embrasure de la croisée.  La nuit, devant eux, s’étendait comme un immense voile sombre, piqué d’argent.  C’était la première fois qu’ils ne parlaient pas de choses insignifiantes.  Il vint même à savoir ses antipathies et ses goûts : certains parfums lui faisaient mal, les livres d’histoire l’intéressaient, elle croyait aux songes. […]  Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute.  Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu’au fond de l’eau."

"Il étendit la main gauche de son côté et la laissa toute grande ouverte, — s’imaginant qu’elle allait faire comme lui, peut-être, et qu’il rencontrerait la sienne.  Puis il eut honte, et la retira."         

—  Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

*****

Ils marchaient ensemble dans la ville.  La nuit était sans étoiles et le vent s’infiltrait sous la peau.  Ils parlaient de choses insignifiantes, s’échangeaient des questions comme autant de vaines tentatives pour apprendre à se connaître.  De temps à autre, lorsque leurs regards se croisaient, un éclat particulier jaillissait avant de s’éclipser, discrètement détourné, à l’ombre des sourires naissants.

Il a frotté ses mains l’une contre l’autre, pour les réchauffer.  Elle l’a imité.  Elle eut cette impulsion de poser ses mains transies contre les siennes et de les serrer, si fort.  Mais ne sachant si ce contact allait le glacer davantage (ou peut-être le brûler?), elle n’a pas osé.  Elle eut honte, et  détourna son regard.   Comme à regret, ils ont tous deux lentement remis leurs mains dans leurs poches, puis, doucement (inévitablement) repris la marche, sans but. 

De l’insaisissable

Samedi matin, j’ai traversé ce petit parc dans un quartier de la ville que je découvrais pour la première fois.  Le ciel était éclatant de lumière et l’air frais me traversait encore une fois de cette idée de toi qui n’existe pas, même quand tu murmures les mots les plus fous à mon oreille.  J’ai pris des dizaines de photos de la sculpturale fontaine de 1893 entourée d’arbres centenaires.  Aucune de ces images n’arrivait à transmettre la beauté des lieux, le bleu du ciel ou de tes yeux.  J’ai pointé la caméra sur l’eau stagnante, dans un geste d’impatience.  Un  abandon.

J’ai quitté les lieux sans me retourner, avec l’impression d’être passée si proche.  Un effleurement.  Toucher le ciel, capturer l’instant.  L’éclat entrevu une fraction de fraction de seconde au fond d’un regard.  Une étoile microscopique contenant l’univers, déposée sur un papier aux sels d’argent et j’aurais pu y vivre.  Pour un temps.  La mémoire numérique s’efface trop rapidement.  Les formes n’arrivent plus à s’ancrer dans mes paysages.  Et l’encre, numérique elle aussi, se fait de plus en plus rare.

Et je regarde cette photo ce matin, qui me donne à penser que le ciel ne se voit vraiment qu’au détour de l’eau, de la même façon que ton ombre, amour, sera toujours plus présente que toi-même dans ma vie.

De la galanterie [et des portes closes]

En partant du café, je marchais d’un bon pas pour regagner mon bureau.  Puis je l’ai vu, à quelques pas devant moi.  Ce n’était que de dos, mais déjà, je savais qu’il me plaisait.  Son pas n’était pas particulièrement pressé, mais ses longues enjambées ne me permettaient pas de le rejoindre.  Il balançait un peu la tête, comme pour suivre le rythme musical d’un air qu’il était le seul à entendre.  Je fixais ses fesses sa nuque, dans l’espoir qu’il se retourne, mais c’était peine perdue.  Je ne suis pas certaine s’il a ralenti son pas en entendant mes talons hauts claquer sur le terrazzo.  Mais sur le coup, j’étais trop convaincue qu’il ne m’avait simplement pas remarqué.

Au moment de passer d’un édifice à un autre (vive le Montréal souterrain), je me dirige naturellement vers la porte de droite alors qu’il garde sa trajectoire vers celle du centre.  Je passe par ces portes de 4 à 6 fois par jour.  Je ne prends JAMAIS celles du centre.  On pourrait croire que c’est de la superstition, mais en fait, c’est seulement qu’elles sont presque toujours brisées, elles s’ouvrent mal et sont beaucoup plus lourdes que celles de gauche ou de droite.  Tant qu’à me faire claquer la porte au nez, parce qu’en ces lieux achalandés, la galanterie est chose plutôt rare sinon inexistante, autant choisir la plus légère.  J’avais donc déjà bifurqué vers la droite, lorsqu’à ma surprise, il a ouvert la porte dans un geste très cérémonial, la maintenant grande ouverte et se plaçant de côté afin que je passe devant lui.  Tournant (enfin!) la tête pour mesurer son effet, le regard fier et le sourire en coin, il s’est aperçu que j’avais (hélas!) changé de trajectoire.  Quel malaise…  J’ai figé d’étonnement devant le geste, il s’est un peu vexé, j’ai voulu me rattraper, j’ai bredouillé quelque chose d’incompréhensible et puis rouges de honte, nos chemins se sont séparés.

Environ un an plus tard, hasard ou destin, nous avons fait connaissance.

La maladresse semble toujours inscrite dans nos gènes.  Les blessures antérieures portées en effigie.  Ne jamais se compromettre.  Confirmer les autorisations.  Attendre que mon regard se pose avec insistance sur sa bouche pour oser m’embrasser.  Les mêmes recettes apprises par cœur pour un succès bref, mais facile.  Les mises en gardes, les sabotages multiples.  Surtout, toujours rester en surface.  Se concentrer sur l’épiderme.  Il y avait pourtant quelque chose de touchant dans sa manière d’être.  Sa fausse assurance.  Mes silences, toujours aussi mal interprétés.  Nos soupirs.  Synchronicité ratée.  À mon tour, j’ai tenu la porte ouverte.  Il est resté sur le seuil.  Il a appliqué la formule (sésame, ouvre tes jambes), ignorant que je savais déjà la réponse, que je reconnaissais le manège.  Mais au fond, pourquoi faire simple (et vrai) quand le mensonge fonctionne? Go on, take everything, I want (I dare) you to.

*****

Dans tous les livres sur le langage corporel, il est dit que pour plaire instantanément, il suffit de se faire miroir.  Imiter la gestuelle et les expressions de l’autre.  C’est un passage qui me plait particulièrement, surtout lorsque les auteurs insistent (et ils le font tous) en disant de ne pas craindre le ridicule de la chose, puisque l’autre ne s’en apercevra pas.  L’autre, que vous croyez définitivement plus simplet que vous si vous recourrez à ce genre de truc, croira plutôt à une forme de symbiose (!).  Désolée, c’est complètement faux.

De la faim [Regarde-moi, regarde-moi!]

"Il n’y a rien d’autre à apprendre que soi dans la vie.  Il n’y a rien d’autre à connaître.  On n’apprend pas tout seul, bien sûr.  Il faut passer par quelqu’un pour atteindre au plus secret de soi. [...] Partout l’appel, partout l’impatience de la gloire d’être aimé, reconnu, partout cette langueur de l’exil et cette faim d’une vraie demeure — les yeux d’un autre."

Christian Bobin, Regarde-moi, regarde-moi [Une petite robe de fête]

De la générosité

Ce matin, je t’ai vu dans le métro.  Ok, je triche, c’était pas vraiment toi.  C’était un toi, avec quinze ans de plus.  Même silhouette, même regard de mer houleuse, même style vestimentaire (ce qui devenait un peu triste, j’avoue).

Cette même façon là de me regarder un peu par en dessous, en faisant semblant de ne pas me voir, à chaque fois que je levais les yeux.   Suffisait que je replonge dans mon roman pour sentir à nouveau ce regard sur moi, glissant le long de ma joue, sur ma nuque dégagée par mes cheveux relevés, puis,  s’infiltrant un peu plus audacieusement, furtivement, dans l’ouverture de mon manteau.

Sans te regarder, tenant mon livre d’une main, j’ai défait de l’autre quelques boutons de plus au manteau, facilitant ainsi la trajectoire sur autant de peau que les matins d’hiver peuvent le permettre.  J’ai relevé la tête, j’ai planté mes yeux sans hésiter dans les tiens, les siens (je ne sais plus) et j’ai souri.

Je savais que c’était le meilleur moyen pour que ton regard, son regard (je suis mêlée) se détourne à jamais.  Il y a des hommes comme ça (comme toi), qui  ne trouvent la satisfaction que dans le pillage et le vol (si délicat soit-il) et qui se refusent à prendre ce qu’on leur offre de bon coeur.

 

Can’t you see my walls are crumbling?

Pendant plusieurs mois, un lundi sur deux (ou sur trois), mon regard a croisé le sien.  À chaque fois, le désir criant, conscient et avoué de part et d’autre, accompagné de banalités muettes, un sourire, un signe de tête, un bonne journée lu sur ses lèvres.  Il était emmuré dans une cage de verre et moi, bien protégée dans mon carrosse métallique.  La conviction qu’il existe, de l’autre côté de la vitre (ou ailleurs), un monde de possibles, semblait en elle-même suffisante.  Puis, je ne l’ai plus revu pendant un an.

Je l’ai croisé hier, dans l’air frais et à la lumière douce, un peu vaporeuse, du matin.  Tous deux maintenant désarmés, à nu.  J’ai vu son regard transformé, privé du sentiment d’invincibilité, devenir timide et fuyant, se poser sur moi à la dérobée.  Je ne sais pas, même, s’il m’a reconnu ou s’il m’a regardé, à nouveau, comme si c’était la première fois.  Un éternel recommencement.  Lui et tous les autres hommes, confondus, comme autant de répétitions générales avant le grand soir, d’une performance sans cesse reportée.

Est-ce parce que je ne t’ai pas encore rencontré, ou parce que nous sommes restés invisibles l’un à l’autre, dans nos abris, dans nos asiles trop confortables.

Les frontières imperceptibles à l’œil sont plus infranchissables que lorsqu’elles sont réelles et tangibles.  Elles qui paradoxalement, encouragent toute transgression en les invalidant.  Des frontières-armures faites de métal étincelant, de pierres ciselées, de verre dépoli, de miroir sans tain, des boucliers-écrans d’ordinateurs qui, certains soirs embués ou enfumés, s’imaginent dévoiler les secrets les mieux gardés, mais se contentent plutôt de rejouer les grandes scènes théâtrales, faute de savoir faire mieux, de savoir faire vrai.  Comme autant de t’es belle, tu me plais, j’ai envie de toi, qui s’évaporent à la minute où la possibilité de le dire à l’oreille plutôt qu’au clavier prend forme.  On n’est jamais si audacieux que lorsque l’on se sait insaisissable.

Ma cage, mes murs, même craquelés de toutes part sont impossibles à pulvériser.  Tout ne tient qu’à un fil, ou qu’à la peau des fesses, mais tout reste quand même inébranlable, avec le cœur, machinal, qui bat au rythme régulier de l’horloge, dans cette mince fuite en avant, à tout petit pas, de l’éternel funambule.

Coin boul. St-Joseph et rue St-Denis, 7h24

Monsieur,

Vous aviez l’air d’avoir 70 ans mais probablement que vous n’en avez que la moitié.  Je me suis demandé comment, avec cet air si frêle, si malingre, votre pas trouvait encore la force d’être si vif, si rapide, sans compter la lourdeur apparente de la multitude de sacs de plastiques contenant tout votre bien.  Votre visage usé, défait, est un masque blanc avec de grands cercles rouge écarlate creusés tout autour des yeux.  Je n’ai jamais, de toute ma vie, croisé un regard plus terrifiant que le vôtre.  J’ai tout de suite su que vous étiez déjà mort.

De la nécessité de l'arrogance

Sam Taylor-Wood, Fuck, Suck, Spank, Wank, 1997

Devant son regard dévorant, sans traces aucune de sentiments, je n’ai eu d’autre choix que de me revêtir d’arrogance. Impossible pour lui de lire mes yeux cachés derrière ces lunettes qui lui renvoient son image, son désir, me laissant maître du mien. Écrit en grosses lettres sur mon corps, une invitation sans possible équivoque, que je lui lance au visage, sans pudeur. On se sent toujours un peu pute lorsqu’on baisse soi-même son pantalon, mais c’est encore la meilleure façon de les faire tomber à genoux.

Lazyness is a warm gun

C’est toujours plaisant de croiser le magnifique regard langoureux vert océannique d’un tout aussi magnifique inconnu, à 8h30 du matin. Malheureusement, c’est aussi un gros turn off quand on constate qu’il attend le bus alors que le terminus est à moins de 4 minutes de marche.