rêve

When I fell on the concrete [It was lovely]

J’ai rêvé que j’étais sur le tremplin, au sommet de la tour de dix mètres et j’entendais les gens hurler : Allez, plonge, plonge! J’hésite.  J’ai peur. Je fais la chose qu’il ne faut pas faire, je regarde en bas.  Et là je vois une chose étrange.  Le tremplin de trois mètres, situé en dessous est beaucoup plus long et large que celui sur lequel je suis perchée.  J’ai beau essayer d’évaluer, même si je cours et je prends tout mon élan, si je plonge, c’est absolument, physiquement, impossible d’atteindre l’eau.  Je vais me fracasser sur la surface de béton du tremplin d’en bas.  Et y’a tous ces gens qui hurlent de plus en plus fort.  L’échelle pour redescendre est inexistante (et de toute façon, je suis bien trop orgueilleuse pour ça).  J’me suis dit tant pis et j’ai sauté en essayant le plus possible d’atteindre la distance qu’il faut pour toucher l’eau, même en sachant d’avance la chose impossible.  Bien entendu, je suis tombée sur le béton.  Mon corps s’est crispé pendant la chute, anticipant la douleur, le choc.  Rien.  Surprise, j’ai ouvert les yeux pour réaliser que ça n’a même pas fait mal (ok, n’essayez pas ça à la maison ni à la piscine publique de votre choix).

Il y a cinq ans, j’ai perdu la faculté de rêver.  Pas le rêve qui se fait pendant le sommeil, celui là s’est toujours très bien porté merci.  Je parle de celui qu’on fait dans un état d’éveil quand les yeux entrouverts, le regard dans la brume, on s’imagine, juste pour le fun, dans 6 mois, dans 5 ans, dans 10 ans.  Dans une autre job.  En voyage.  Dans un nouveau projet.  Dans un autre lieu.  Avec un autre amoureux.  Pendant tout ce temps, j’ai été incapable de faire ça, même si pourtant, ça semble être un réflexe si naturel.  Je l’ai perdu quelque part.  Et le pire, c’est que c’est juste maintenant (ou peut-être il y a un mois), que je m’en suis rendue compte.  Seize the day, qu’ils disent.  Pendant cinq ans, je l’ai fait.  Un jour à la fois.  Sans penser à demain.  Vivre l’instant présent.  Constamment se ramener au concret.  À ce qui est prêt à cueillir.  Refuser les plans.  Ranger les rêvasseries inaccessibles sur la tablette du haut de la bibliothèque.  Concevoir les lendemains comme un épais brouillard impossible à dissiper.  Comme une toile de Malevitch.  Carré blanc sur fond blanc.  Un espace dans lequel il est impossible de se projeter.   L’absence de rêve comme un élan qui manque.  C’était comme porter un cran de sécurité qui empêche de sauter, qui empêche de tomber.  Mais est-ce que ça se pourrait, juste une fois, que j’ouvre les yeux en disant pfffffff, même pas mal.

Je commence à penser que oui.  Et je travaille là-dessus…

We’re trying to be faithful [but we’re cheatin’, cheatin’, cheatin’]

Quand j’ai ouvert les yeux je me suis sentie désorientée.  Ça a pris quelques secondes pour que je reconnaisse cette chambre qui n’était pas la mienne.  Puis je t’ai vu, endormi.  Et j’ai vu le soleil qui entrait tout grand par la fenêtre.  J’ai enroulé un drap autour de moi et me suis dirigée vers la cuisine.  J’ai trouvé un verre dans l’armoire et j’ai enfilé les verres d’eau pour calmer la soif causée par le vin corsé de la veille.  Celui de la bouteille de trop.  Par la grande fenêtre de la cuisine, je pouvais voir la terrasse que t’avais construit avec une autre que moi.  Elle avait un style mexicain, avec des cactus bizarres.  Je la trouvais cool cette terrasse, même si elle était si différente de ce que moi j’en aurais fait.  Je me suis demandé si on aurait le temps de s’y étendre un peu pour profiter langoureusement des rayons du soleil, avant son retour.  La sonnerie du téléphone t’a réveillé.  La voisine, aux aguets de l’autre côté du mur de papier, se plaignait du tapage nocturne de la veille.  Tout ce que t’as trouvé à faire c’était de rire aux éclats.  Moi aussi.  Tu m’as tendu le combiné en disant tiens, tu veux lui parler? On se sentait légers, complices dans le crime comme dans les caresses.

Et j’ai enfin ouvert les yeux, une fois de plus, désorientée.  J’ai reconnu ta chambre.  J’ai vu ton cœur, laissé bien en évidence sur la table de chevet.  Je me suis retournée vers la fenêtre.  Le ciel était tout gris comme le premier jour d’une longue semaine de pluie.  T’as ouvert les yeux et on s’est dit bonjour, un peu gênés par l’haleine du matin.  Il restait un peu de vin dans ta coupe.  T’as fait glisser lentement (très lentement) ta main, de mon dos jusqu’à mes fesses et tu m’as demandé si je voulais quelque chose à boire.  Je t’ai demandé un grand verre d’eau.  Pendant que je buvais, tu t’es pris un seven-up.  J’ai dû prendre un drôle d’air, malgré moi.  T’as dit tu dois me trouver dégueulasse de boire ça à 8h du matin.  J’ai dit ça pourrait être pire.  T’as dit oui, ça pourrait être du Coke.  On a ri.  Mais l’atmosphère était lourde.  Je me suis habillée.  Avant de partir, j’ai jeté un coup d’œil rapide à la cuisine juste pour confirmer un doute.  Il n’y avait pas de fenêtre.  Pas de terrasse.

J’aurais voulu qu’il n’y ait pas de regrets.

And I never wanted anything from you [except everything you had… and what was left after that too]

Je marchais seule sur la Main, à l’heure des prédateurs, c’est-à-dire entre onze et minuit.  C’est un fait que je ne savais pas avant il y a peu de temps.  Il paraît que c’est prouvé, statistiques à l’appui.  C’est  plus risqué pour une fille de marcher seule entre onze et minuit qu’à n’importe quelle autre heure de la nuit.  Je n’ai toujours pas de grand danois oups! de grand danois mais je me prive de moins en moins des ballades nocturnes dont j’avais pris l’habitude il y a quelques années, avant mon retour à Montréal.  Pendant les deux dernières semaines, il y a eu des nuits où on se serait cru en mai, même les étoiles se laissaient voir dans le ciel jamais complètement sombre de la ville.  D’accord, vous êtes probablement pas du même avis, mais ça aurait été fou de ne pas en profiter.

Je marchais, donc, seule sur la Main, quand j’ai remarqué leur jeu.  Elle, environ vingt ans et lui, pas tellement plus.  Look artsy, un peu paumés, visiblement nouvellement amoureux, main dans la main, ils courraient d’une vitrine à l’autre devant les boutiques de meubles et d’accessoires design les plus raffinés, choisissant avec le plus grand soin chaque pièce qui viendrait s’insérer dans le loft hypothétique de leurs rêves sur lequel ils n’auront probablement jamais les moyens de se prendre une hypothèque.  Je me suis demandé s’ils avaient conscience que même avec tout l’argent du monde, jamais ils n’arriveraient à égaler la perfection de ce moment précis, cette course folle parsemée d’éclats de rires, de conversations passionnées entre les baisers volés.

— Aparté —

J’ai souvent l’impression d’avoir vécu à l’envers.  D’avoir bâti une réalité avant même d’avoir appris le rêve.  Pas étonnant que tout ait volé en éclat.  Et ça explique peut-être tout le temps que je passe maintenant à rêver.  Comme si le rêve suffisait, comme s’il devenait refuge ou finalité.  Je suis à la frontière entre le vouloir tout et rien du tout.

De l’écriture automatique

Pour ceux qui voudraient s’y risquer, c’est ici

Ma première tentative:

Impossible de lui confier le lourd secret qui hante ma mémoire.  Ce serait comme lui remettre un double de ma clé.  C’était un autre de ces passages à vide qui préfigurent l’orage, imitant le râle presque éteint de la bête qui agonise.  Le dernier murmure de la peau délicate du temps avant la victoire du monde des ombres.  Un regard suffit à provoquer le frisson d’extase ou la mise à mort des sentiments.  Comme un souffle chaud, brulant, s’infiltrant sous la soie de l’âme. Son chant se faisait entendre jusque dans mes rêves.  La violence des mots, en brisait les fenêtres. Tout autour, les soupirs presque inaudibles de la nuit.  La rupture des sens n’apportait plus de plaisir.

De la ville qui s’endort juste après le rêve

Depuis quelques années, Québec était devenu pour moi un mauvais souvenir sensible.  C’était plutôt dommage, parce que j’ai toujours trouvé que c’était une ville magnifique.  Hier c’était donc le moment de retisser des nouveaux liens avec les lieux visités tant de fois, dans d’autres contextes.  J’ai enfin pu tout revoir, avec des yeux nouveaux, sans l’ombre d’un nuage qui plane.  Et on dira ce qu’on voudra, mais l’air est tellement meilleur là-bas.  Le vent de la mer, peut-être.

J’ai enfin vu, un an après tout le monde, le grandiose Moulin à images de Robert Lepage.  45 minutes de magie visuelle et sonore.  Des milliers de gens envoûtés qui contemplent l’œuvre dans un silence quasi religieux.  45 minutes qui sont passées à la vitesse de l’éclair.  45 minutes qui justifiaient à elles seules les 500 kilomètres parcourus.

Pourtant, en quittant la ville, je me suis soudainement souvenue pourquoi je n’y habiterai jamais.  Y a-t-il un couvre-feu dans cette ville de fonctionnaires?  Pas moyen de trouver une terrasse encore ouverte passé 22h30, par une nuit magique comme seules peuvent l’être celles du mois d’août.  Des milliers de gens, la tête encore engourdie du rêve, quittent le vieux port tel des somnambules qui regagnent doucement leurs lits, pendant que la ville dort déjà d’un sommeil juste et profond.

Ajout : Et j’ai perdu la trace de la fameuse librairie Argus livre anciens, le local de la rue St-Paul abrite maintenant un bureau…

I’m riding all over this island [Looking for something to open my eyes]

J’ai toujours été fascinée par les rêves.  Par les détours que l’inconscient prend pour nous envoyer des messages.  Et je commence à être drôlement bonne pour interpréter les miens.  En fait, on dirait que mon inconscient a adopté un pattern, ça me simplifie la tâche.  Ce n’est pas un rêve récurent, mais plutôt une métaphore sans cesse réinventée.  Ma vie se résume à un paquet de problèmes avec des moyens de transports.  Je les ai tous essayés ces dernières années.  De l’auto au camion lourd en passant par l’autobus, le taxi, la bicyclette et les running shoes, du train à l’avion jusqu’au bateau, sans oublier l’hélicoptère, la montgolfière et les ailes (oui oui, j’en ai, parfois).

Tout ça a commencé il y a quatre ans, avec le début de la procédure de divorce.  À l’époque, les rêves avaient tous un point en commun.  J’étais aux prises avec un conducteur fou, un train en retard, un bateau qui coule ou une voiture en panne.  Que des moyens de transports défaillants, dangereux ou détournés comme cet avion avec des billets pour l’europe qui se transformait en cour de route en salle et billets de cinéma, si c’est pas vendre du rêve, ça…  Puis, les mois ont passés.  Au même moment où je reprenais le contrôle sur ma vie, ça se traduisait aussi dans mes rêves.  J’ai appris à conduire, littéralement (malgré ce qu’on en dit).  Et la nuit, je quittais aussi enfin le rôle du passager (passif) pour reprendre le contrôle.  Je conduisais désormais non seulement ma voiture, mais les camions, les trains et les bateaux.  Ces rêves ont été très présents jusqu’au moment où le divorce a été finalisé, 3 ans plus tard (oui, j’en ai fait, des kilomètres), puis, ils sont presque disparus.

L’automne dernier, après un événement éprouvant, la métaphore est revenue dans un rêve qui m’a laissé une profonde impression.  J’étais au volant de ma voiture, mais la route était congestionnée par un chantier (un peu comme la 20 en ce moment, à la hauteur du pont de Beloeil).  Des travailleurs creusaient de chaque côté.  Puis soudainement la route est devenue très étroite, avec un virage en épingle, de chaque côté, plus personne, mais un précipice.  Le cœur battant, j’ai manœuvré la voiture tout doucement.  À la sortie du virage, la route devenait une grande ligne droite, avec cinq voies de large où j’étais seule à circuler.  Le soleil se couchait dans un ciel rose et orangé d’où tombait doucement la première neige.  C’était magique comme l’espoir.

Puis plus rien, jusqu’à hier soir.  J’ai rêvé que j’avais garé ma voiture et que je n’arrivais plus à la retrouver.  J’étais dans ma ville natale, mais tous les noms de rues avaient été changés pour ceux de Montréal.  Comment on fait alors pour retrouver Papineau?  Pas sûre que même sa tête aurait suffit.

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Bon, tout ça pour dire que je me sens un peu perdue, dernièrement.  Mais je ne suis pas trop inquiète.  Même s’il faut que je fasse toutes les rues de la ville une à une, je vous jure que je vais y arriver.  De toute façon, y’a rien comme la marche à pied.

De l’amnésie [Did you wake from your dream with a wolf at the door?]

En architecture, aux lendemains d’un désastre naturel ou d’une folie humaine destructrice (par exemple, les bombardements de la 2e guerre mondiale), il est arrivé que l’on ait eu à reconstruire des villes entières.  Et on l’a parfois fait pierre sur pierre.  Triant minutieusement les débris, en étudiant et en numérotant les pièces.  Réutiliser le maximum pour reconstruire une cathédrale, une forteresse.  Sauvegarder une part d’histoire par la réinvention.  Sublimer les blessures.

On a tous une manière différente de réagir aux événements douloureux.  Ça ne nous est pas enseigné.  C’est quelque chose qu’on fait d’instinct, à partir de ce que nous sommes.  Ma solution à moi, c’était l’amnésie.  Par deux fois.

Ça fonctionne pour un temps.  Un court temps.  Et puis on réalise que l’on n’avance plus, parce qu’on ne peut se construire que sur la somme de nos expériences.  Faire comme si le passé n’existait pas, ne pas voir les ruines, ça ne les empêche pas d’être là.  Comme s’il suffisait de vouloir être ailleurs.  C’est impossible d’y échapper et ça me rattrape.

Mon problème c’est que j’en ai marre de mes vieilles histoires.  J’ai pas envie de les fouiller.  J’ai pas envie de les raconter.  J’ai pas envie de la victimisation qui vient avec tout le processus.  J’ai pas envie de prendre cette peine et de la faire mienne.  Je l’ai toujours refusé.  Pourquoi c’était pas une peine d’amour?  Ça aurait été tellement plus simple.  J’achève de trier mes pierres.  C’est maintenant le temps de construire autre chose avec ça.  Moi.  Et si je n’ai pas encore trouvé comment faire, du moins, j’ai trouvé un angle :

«Faire œuvre d’historien [to articulate the past] ne signifie pas « savoir comment les choses se sont réellement passées ».  Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger.» (Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire)

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Il y a bien des années, une nuit, j’ai fait un rêve étrange qui a produit une impression tellement forte sur moi qu’il m’habite toujours.  J’étais perdue dans une ville en ruines.  Des gens autours de moi, des chercheurs en blouses blanches me demandaient de bien regarder autour, d’essayer de me souvenir et d’identifier laquelle de ces maisons en ruines était la mienne.  Un sentiment de panique montait en moi, je fouillais les décombres sans rien reconnaître.  Soudainement, je me suis retrouvée seule.  Le bourdonnement a cessé.  Silence.  Ça m’a calmée.  Puis, au détour d’un mur, j’ai reconnu une pièce de la maison.  Une lampe allumée.  Je me suis approchée.  Des dizaines de papillons aux couleurs somptueuses sont apparus, attirés eux aussi dans la même lumière.  J’avais jamais rien vu de si beau.  C’est fou le sentiment de bien-être que j’ai ressenti au même moment. 

Je me suis toujours douté que la réponse se trouvait là.

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