séduction

De la loi de Murphy

Vivre seule, (je n’apprendrai rien à personne) ça coûte cher.  Depuis quelques temps, je cherche comment réduire mes dépenses, question de faire baisser un peu mes cartes de crédit.  Impossible de prendre un coloc dans mon grand 4 et demi à aire ouverte.  De toute façon, je pense pas que je saurais m’y faire (et sérieusement, on souhaite pas ça à personne!).  J’ai besoin de mon espace, de ma bulle.  Je ne veux pas déménager non plus.  Alors je fais ce que je peux.  J’achète moins de souliers.  J’use mes robes.  Je ne met plus les pieds dans les bouquineries.  Je sors (un peu) moins.  J’achète du vin un peu plus cheap (ok, mais pas trop quand même!).  Depuis février je jonglais avec l’idée de réduire mon abonnement au câble, puisqu’à part les soirs de hockey (et pour Lost), la télé est restée fermée tout l’hiver.  La semaine passée, après avoir lu ce post, j’ai décidé d’enfin passer à l’action.  Y’a juste un problème.  J’ai jamais vu le f***ing update.

Jeudi dernier, je suis allée voir le match dans un pub avec des amis, méga ambiance.  Samedi dernier j’étais devant la 52 pouces HD de mon fraternel, méga déception (ok, la game, pas la télé).  Ce soir, j’ouvre la télé à 19h03 pour réaliser que Hockey night in Canada présente le match Buffalo/Boston.  Maudite belle gang de colonisés! (ok, j’avoue, c’était dit avec beaucoup moins de classe dans mon salon).  J’ai appelé Vidéotron en désespoir de cause.  Ouais, c’est possible de rajouter une chaîne à l’unité, pour 2$ par mois, mais pas RDS, ni NHL.  Désolé mademoiselle, on ne peut rien faire pour vous si vous ne voulez pas reprendre un forfait à 22$ pour 20 chaînes même si vous n’en regarderez qu’une pendant moins de 2 semaines.

Bon, je pourrais me faire inviter chez quelqu’un qui n’a rien que je n’ai pas déjà vu en faisant jouer la carte de la pitié, mais vu qu’on sait déjà comment ça va finir, c’est pas une bonne idée.  Alors qu’est-ce qui fait que ça pourrait aller encore plus mal?  Je suis assise devant l’ordi à essayer d’y réfléchir pendant que la sainte flanelle amorce sa descente aux enfers, jusqu’au moment où ça sonne à ma porte.  J’attend personne.  J’ouvre et me retrouve face à face avec un bel inconnu. Grand, brun, yeux clairs, 28-29 ans, l’air mi-intello mi-artiste.  Parfait.  Juste parfait!  On a l’air un peu surpris de part et d’autre.   Je regarde son 6 pack (de Grolsch) pendant qu’il regarde mon décolleté.  On se dit enfin bonjour.  Il poursuit :

— Euh… j’viens pour voir le match de hockey, mais j’pense que je me suis trompé d’adresse…  C’est bien le 5**8?

— Oui, c’est bien ça, mais je pense que c’est probablement pas ici…  (vu que j’ai coupé f***ing RDS et que CBC est un réseau de colons!)

— Euh, ben désolé alors, bon match!

— Euh, oui, ok, à toi aussi!

Merde, si c’est pas un F***ing signe de l’univers ça!

Des effets du soleil sur la peau

Finalement, le sud, y’a pas tant à raconter.  Sauf peut-être l’histoire du beau cubain, grand brun timide aux yeux verts, sourire craquant avec une fossette (mon genre quoi) qui a fini par plonger les yeux dans mon décolleté la dernière journée du voyage.  Faut dire que j’avais pas ménagé les efforts pour attirer son attention.  C’était un coriace, mais la robe rouge gagne toujours.

Là bas, le temps s’arrête.  C’est un peu le jour de la marmotte, pendant sept jours.  On se lève avec le soleil, on déjeune, on va à la mer.  On goûte la caresse du soleil sur la peau, on se baigne, on joue dans le sable ou dans les vagues avec les nièces.  On va marcher sur les dunes de sable qui émergent entre les marées.  On ne pense à rien sinon à la beauté des lieux, on photographie les étoiles de mer et autres trouvailles.   On goûte des cocktails souvent douteux.  On essaie de lire trois lignes et on renonce.  Pourquoi se transporter ailleurs?  Être là est une occupation à temps plein.  En toute fin d’après-midi, on rentre à la chambre.  On prend une douche, on va souper, on boit du vin cheap, puis on prend quelques verres à la belle étoile et enfin, on va dormir.  Et on recommence le lendemain.

Le dernier soir, juste avant d’enlever la robe rouge, on se regarde dans le miroir de la salle de bain.  L’œil est tout de suite attiré par un détail gênant du décolleté vertigineux.  Oh Merde.  Le beau cubain ne regardait pas la perfection du galbe.  Il regardait la peau moche d’une fucking touriste qui pèle au soleil.

Lend me some sugar [I am your neighbor]

Deux voisins sur un pallier…

Lui : Bonjour

Elle : (en même temps) Salut!  …  Ça va mieux?

Lui : (surpris) euh…

Elle : Désolée, je sais, on se croise souvent, on se dit bonjour, mais on se connait pas… n’empêche, hier soir à 2h du mat, quand j’ai entendu ta guitare, j’ai tellement failli venir cogner à ta porte avec une bouteille de rhum…

Lui : (mal à l’aise)  C’est moi qui suis désolé, je pensais pas que tu entendais…

Elle : (souriant) Oh, tu sais, vraiment ça me dérange pas, j’aime ça entendre ta guitare… et c’est pas comme si t’avais joué à 10h du matin le dimanche!

Lui : (répondant enfin à son sourire, comme s’il la voyait vraiment pour la première fois)  Mais t’aurais dû venir, avec ta bouteille de rhum…

Elle : Ben c’est ça le problème, me restait plus de rhum…  Juste du Baileys.  J’trouvais que ça faisait fif…  Je t’imagine pas boire du Baileys…  Et puis…

Lui : (riant franchement) Et puis?

Elle :  J’avais pas les jambes faites.

Lui : (s’approchant un peu) et maintenant?

Elle : (souriant à nouveau) Je te laisse deviner…

Voilà, dans ma tête, ce n’est pas plus compliqué que ça.  M’semble que ça peut pas être compliqué, quand on dit la vérité.  J’étais pas game la nuit dernière.  Et je t’ai pas croisé aujourd’hui.  T’as rejoué de ta guitare, puis, silence.  J’pense que t’es sorti tantôt.  Je devais être en train de me faire les jambes.  Je peux pas t’imaginer dans ma vie, mais je peux t’imaginer, un dimanche après-midi.

De l’impression de "déjà-vu" [notes de lecture]

«Certains êtres ont fait de la séduction un mode de vie.  Incapables de résister aux occasions, ils consacrent la primauté de l’état naissant; ce sont des collectionneurs de commencements. […]  Ils préfèrent les situations aux êtres, la chasse à la prise, la sensation à l’émotion. [...]  La durée, l’échange ne les intéressent pas, ils trouvent leur joie dans le contact furtif, le tourbillon des rencontres.»

«Le net est un formidable accélérateur, toutes les lubies, même les plus risibles, y élisent domicile.  Beaucoup y préfèrent la chasse à la prise : ils sont saisis de vertige face au nombre des aventures possibles et vagabondent en sultans dans ce harem virtuel sans incarner ou rarement leurs appétits

«D’autres savourent la tentation pour y résister et se révèlent des goûteurs d’abîmes : ils marivaudent avec des inconnus pour se dérober ensuite. […]  Ils aiment éprouver leur pouvoir de séduction et leur force de caractère. […] Un tel exercice n’est pas d’un cœur stable mais d’un cœur fanfaron qui veut s’enivrer de sa force sans l’exercer.»

— Pascal Bruckner, Le paradoxe amoureux.

Hey, my heart’s on the line [for your hands to pluck up]

Sur Prince-Arthur, près de la Main, à 9h ce matin…

Les gens regardent le ciel, prennent des photos comme la mienne et s’échangent des sourires larges comme ça.  La journée sera magnifique, parce que pour une fois, ça ne peut pas être autrement.

J’ai coupé mes cheveux.  Ça fait un siècle que je ne me suis pas sentie bien comme ça.  Je n’ai plus envie de te plaire.  Whoever you are.  Un jour, j’aimerai.  Ça sera le début et non la fin.  Je ne sais pas quand.  Je ne sais pas qui.  Je ne sais pas grand-chose.

Mais je sais que ça ne sera pas un homme qui ronfle pendant le film au cinéma…  on a first date.

A box full of suggestions [for your possible heart]

Je m’en vais à la Grande Bibliothèque, je te ramène quel livre?

Ma réponse lui a plu.  Il a proposé un premier rendez-vous devant la porte principale, coin Maisonneuve et Berri, 22h30.

Je suis arrivée presque à l’heure.  Je dois bien être la dernière fille qui sait faire ça, arriver presque à l’heure à ses rendez-vous.  Remarquez, ce n’est pas un talent qui sert à grand chose.  Je m’avance donc vers le banc en jetant un coup d’œil aux deux occupants.  Il y en a un qui pourrait fitter la description, mais j’ai un doute.  Il avait dit une chemise, mais le gars porte une veste.  Il fait quand même un peu froid, il a peut-être changé d’idée.  Les couleurs concordent.  Je passe près de lui, nos regards se croisent, il me sourit, mais ne retire pas ses écouteurs.  C’est pas lui, je passe mon chemin.  Je m’assois à quelques places de distance.  22h38 On échange un regard, un sourire, de temps en temps.  22h40 Il est vraiment mignon, mais je sais que c’est pas ma date.  Oups, un autre sourire.  Il a retiré ses écouteurs.  22h42 Prochain sourire, je fonce.  C’est tellement pas mon genre de faire ça, qu’est-ce qui me prend?

22h42 et ⅞ sec.  C’est à croire qu’il m’a entendu, j’ai eu droit au sourire qui tue.  Ok, je prends mon courage à deux mains et je décide de faire l’innocente (ça me va plutôt bien).  Je lui ai demandé de ma petite voix timide, si c’était avec lui que j’avais rendez-vous.  Alors comme ça t’as un rendez-vous ce soir?  J’en suis vraiment malheureux, mais c’est pas avec moi… Puis, sans même que je puisse avoir le temps de me défiler ou de penser à mes joues probablement trop rouges, il a enchaîné les questions une après l’autre et on a discuté quelques minutes, jusqu’à ce qu’une fille se pointe.  Petit moment de malaise alors que la fille, visiblement peu fière que je sois là, me regarde de travers pendant qu’il insiste pour avoir ma réponse à sa dernière question.  C’est moi ou il aurait aimé qu’elle soit plus en retard que ça?

*****

22h54 Ok, encore une minute et je me tire.  Y’a toujours bien des limites.  J’allais me lever quand j’entends une voix qui m’interpelle :

—    Excuse-moi! Est-ce que tu es espagnole?
—    Non, pas du tout.
—    Ah! Tu me rappelles les belles femmes de mon pays
—    [Sourire poli, mauvais feeling]
—    Mais t’es pas québécoise hein?
—    Oui, absolument
—    Non, j’aurais jamais cru ça.  Mais qu’est-ce que tu fais toute seule, tu attends quelqu’un?
—    Oui, c’est ça…
—    Moi, je ferais jamais attendre une femme comme toi…
—    [yeah, right!] …
—    J’ai un grand condo sur Sherbrooke, y’a un party en ce moment, tout ce qui faut pour faire la fête pendant des jours et des nuits, des filles à poil qui m’attendent et moi, plutôt que d’aller là bas les rejoindre, quand je t’ai vu j’étais de l’autre côté de la rue et je me suis dit, faut absolument que j’aille parler à cette femme là, moi tu vois, je te ferais jamais attendre comme ça, avec moi, tu serais une princesse, une reine.  Je laisse tout tomber pour toi, la fête, les filles à poil, tout!  Tu viens je t’offres un verre? Je t’offres tout ce que tu veux, des rubis, des diamants…  Tu viens?
—    [OMFG!!!!, je dois vraiment avoir l’air d’une innocente et je suis plus aussi sûre que ça me va si bien que ça…] euh… non merci.
—    Non???
—    Non.

Il s’est mis à marcher de long en large devant moi en gesticulant… freaky.

—    Tu vois, moi je suis comme ça, je sens les choses, alors je les dis, ton refus, ton dédain, il me touche pas, j’ai mon égo tu sais, ça me fait rien, j’ai dit ce que j’avais à te dire, ce que j’ai ressenti quand je t’ai vu…
—    [Alors si ça te fait rien, j’aimerais vraiment que t’enlèves les kalachnikov de tes yeux, je serais beaucoup plus à l’aise pour respirer] …

*****

Et c’est là que j’ai vu l’homme de mon rendez-vous.  Je n’ai jamais eu autant envie de me jeter au cou d’un homme de 6’2" qui venait de me faire attendre plus de 30 minutes (retenez l’astuce, ça peut toujours servir).

Le bonheur a été de courte durée.  Imaginez la prétention faite homme, donnez lui une bonne dose de condescendance et coiffez le tout de la citoyenneté française.  En désespoir de cause, j’ai repris mon air vaguement innocent, question de ne pas trop le déranger pendant qu’il s’écoutait parler.  J’ai bu mon vin tranquillement, alors qu’il monologuait sur sa vie de français au Québec.  Puis, on a parlé un peu de musique.   Parce qu’il était musicien.  N’y tenant plus, je lui ai quand même  demandé s’il jouait du jazz.  Il m’a demandé comment j’avais fait pour deviner.

Just because you feel it doesn’t mean it’s there

L’invite sexuelle directe […] l’obscénité trop brutale pour être vraie, trop impolie pour être malhonnête, — l’obscénité comme défi, et donc de nouveau comme séduction.  C’est qu’au fond la pure demande sexuelle, l’énoncé pur du sexe sont impossibles.  On ne se libère pas de la séduction. […] Leurre de croire en la réalité du sexe et en la possibilité de le dire sans autre forme de procès, leurre de tout discours qui croit à la transparence.

"I’ll be your mirror".  "Je serai votre miroir" ne signifie pas "Je serai votre reflet" mais "Je serai votre leurre".  Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre.

Est-ce de séduire, ou d’être séduit, qui est séduisant?  Mais être séduit est bien encore la meilleure façon de séduire.

Le secret de la séduction est dans cette évocation et révocation de l’autre, par des gestes dont la lenteur, dont le suspense est poétique comme l’est le film d’une chute ou d’une explosion au ralenti, parce que quelque chose alors, avant de s’accomplir, a le temps de vous manquer, ce qui constitue, s’il en est une, la perfection du "désir".

Jean Baudrillard, De la séduction. Extraits.