Were you ever lost [was she ever found?]

Des pas hésitants sur un nouveau fil.  C’est toujours le même début, la même fin.  Le noeud qui glisse et se détache tout seul.  L’impossibilité du lien.  D’une attache.  L’étiquette qui décolle, l’encre qui fuit. L’histoire de la craie, du trottoir et la pluie.  L’eau qui coule toujours sur le dos.  Mes pas, le sable et le vent.  Les mots soufflés électroniquement à ton oreille, choisis délicatement pour mieux m’effacer de ton imaginaire.  La facilité déconcertante renouvelée.  La douceur érodée qui n’offre aucune prise.  Jamais percée, jamais traduite, jamais devinée, jamais lue.  Anamorphose discrète, au dos de la toile, sous le repentir.

L’étonnement constant de ne plus exister là-bas et de n’être pas encore née ici.

 

 

 

If I stumble [They’re gonna eat me alive]

Samedi après-midi ensoleillé, bord de piscine, accalmie entre deux éclats de rire et 3 bouillons de la nièce de quatre ans trop fière de nager sans son ballon parce que « je suis capable », probablement les 3 mots qu’elle a dit le plus souvent depuis qu’elle sait parler.

Un insecte, scarabée quelconque se pose tout près d’elle.  Sans même y penser, réflexe, d’un geste à la fois léger mais assuré, je chasse la bestiole qui l’incommode du revers de la main.

Surprise, Lili me regarde, admirative et lance : « Toi, est-ce que t’as peur de rien? »

 

Si tu savais petite, si tu savais…

Alice doesn’t live here anymore

Il y a neuf ans, j’ai eu deux semaines pour changer de vie
Couper le fil de mon histoire
Reconstruire une maison de chair et d’os
Sur un sol de cendres refroidies
Penser
Bercer
Panser
Recommencer
Tisser des toiles le jour
Pour mieux les défaire chaque nuit

Et parce qu’on vit toujours les mêmes histoires au moins deux fois

Il y a un mois, j’ai eu trois semaines pour changer de vie
Déraciner la maison
Roseau qui plie sans casser
Deux semaines de préavis (sans plus)
Les boîtes
Pas de fête
Pas de carte (so long, sucker)
Pas de nostalgie affectée
Pas de larmes (ou presque)
Le coeur brisé viendra quelque part dans le temps
Ou pas
Vivre en ton centre était en train de me faire mourir en dedans
Je t’aimerai toujours, mais à distance
Montréal, on sera des amants de passage, si tu veux

Être ailleurs
Plus seulement métaphoriquement
Respirer
Mesurer la distance (198 kilomètres) de tout ce que j’ai connu
Avoir tout à découvrir
Encore une fois
Chaque coin de rue
Chaque déplacement qui devient une aventure
(Avoir besoin du GPS pour aller faire l’épicerie)
Chaque visage croisé, forcément nouveau
Incroyable liberté d’avoir tout à recommencer
Non
Réinventer
À commencer par soi

Encore une fois

Last night I dreamed [that I was dreaming of you] 2

J’ai ouvert les yeux et il était là, dans mon lit. Depuis 8 ans, ça m’arrive deux ou trois fois par mois. À chaque fois c’est un sentiment de panique. Je ne sais pas ce que j’ai fait ni pourquoi il est là. Je dois tout recommencer depuis le début, le quitter encore une fois. La honte, la peur, les cris, les larmes, le découragement. C’est une montagne de pierre qui me tombe dessus. Je ne peux plus respirer.

Hier matin, c’était différent. Il ne bougeait pas. Il ne parlait pas. Je l’ai même aidé à faire ses bagages, distraitement, en chantant. Avant de partir, il a cassé un miroir en le serrant contre lui. Je me suis vue sourire.

Et j’ai enfin ouvert les yeux.

 

Je me suis levée. J’ai lavé les draps et refait le lit. J’ai mis ma plus belle robe, j’ai dompté mes cheveux et j’ai mis du mascara. Je suis allée te rejoindre, métro Saint-Laurent comme prévu. En montant les marches vers la sortie, mes yeux attirés au sol par un post-it coloré portant l’inscription à la main, Aime-toi, avec un cœur transpercé d’une flèche.

Oui, enfin.

I’m trying to build a wall [walking by myself]

J’ai marché derrière lui l’espace-temps de 4 ou 6 coins de rues. Il a peut-être treize ou quatorze ans, il parle sans arrêt à l’homme qui l’accompagne (son père?), fin quarantaine, complet cravate générique à qui je n’accorde aucune attention. Je suis hypnotisée par l’être à part qu’est l’enfant. Son vocabulaire est recherché tout comme sa façon de s’exprimer, avec un accent particulier, non identifié. Il déverse un flot d’informations impressionnant pour quelqu’un de son âge, sans même prendre le temps de respirer entre les phrases. Il s’emballe un peu mais on sent qu’il tente de retenir l’excitation qui le traverse devant tant de choses à dire, tant de fascination. Son émerveillement est fabuleux. Il sait tout. La date de construction et les fonctions premières de tous les édifices qu’il croise, les noms de tous les architectes impliqués sur les projets, les événements historiques ou les faits divers qui se sont produits et on sent l’inquiétude dans sa voix quand il n’arrive pas à tout dire à temps, parce que son père marche trop vite. Son envie, immense, trop intense, de partager, d’entrer en contact est flagrante, autant que sa maladresse et sa particularité qui me bouleverse.

Lumière rouge, pause forcée.

Il ne reprend pas son souffle, poursuivant toujours le feu roulant de son érudition et je m’efforce discrètement de ne pas en perdre un mot. Le père se retourne enfin vers lui, retirant l’écouteur de son oreille gauche.
Thomas, c’est trop fort maintenant, je t’entends par dessus la musique. Baisse le ton un peu s’il-te-plait.

L’enfant a poursuivi en baissant d’un ton sans se laisser déconcentrer ou décourager, le temps que le père replace son oreillette.

Le feu est passé au vert et je suis restée là, les regardant s’éloigner.

are you scared to wear your heart out on your sleeve? [You ain’t alone]

Blessure à la cheville qui n’en finit plus de dégénérer. Je ne marche plus la ville le soir, ou si peu, puisque je le paye chaque fois si chèrement.

Métro ligne orange, 17h45. Angoisse légère d’heure de pointe, encore sous contrôle. Trop de monde, trop de sons, trop d’odeurs. Tenter d’en faire abstraction, yeux mi-clos.

Joue froide d’enfant de 4 ans qui frôle à quelques reprises ma main agrippée au poteau de métal, qu’il a probablement prise pour celle de sa mère, distraite sur son téléphone à quelques pas. Candy crush.

L’enfant ne s’est pas trompé. Il me regarde maintenant de ses grands yeux marrons, léger sourire en coin. Il incline doucement la tête et colle de nouveau sa joue sur ma main, exerçant une petite pression. Caresse volée.

Crushed.