Sophie

C’est arrivé il y a presque deux ans maintenant.  Il était passé 23h et comme à tous les soirs, c’était l’heure où je sortais pour marcher dans les rues de mon village de campagne.  Je rentrais environ une heure plus tard, je prenais une douche chaude et je pouvais ensuite espérer dormir un peu.  C’était une période chaotique de ma vie et ce rituel m’a permis de mettre un frein à mes crises d’insomnies.

C’était l’automne, mais cette nuit là sentait déjà un peu l’hiver, par-dessus l’odeur des feuilles mortes.  Je marchais d’un pas vif, poussée par le désir d’épuiser mes dernières forces, de me réchauffer et peut-être, aussi poussée par la frustration, puisque mon lecteur mp3 venait de rendre l’âme.  Et je l’ai vue.  Sur le bord du trottoir, une fillette d’environ sept ans.  Le sang m’est monté à la tête.  Quel genre de parent pouvait bien laisser traîner une enfant de cet âge là dans la rue, à une heure pareille?

Elle semblait un peu perdue.  Elle restait là sans bouger, regardant une maison à l’autre bout de la rue.  Je me suis approchée d’elle et quand elle s’est aperçue de ma présence, j’ai vu sur son visage un mélange de surprise, de malaise, comme si elle savait que je venais de la surprendre faisant une bêtise, mais surtout, une immense tristesse dans ses grands yeux presque noirs.  Ça m’a saisit droit au cœur.

J’ai eu peur qu’elle se sauve.  Je lui ai demandé d’un ton qui se voulait rassurant ce qu’elle faisait là, toute seule dehors, lui faisant remarquer qu’il était très tard pour une toute petite fille comme elle.  Elle a répondu d’une toute petite voix : « Je sais pas ».  J’ai demandé où elle habitait et elle a pointé la maison qu’elle regardait.  Je lui ai dit : Viens avec moi, je vais te reconduire chez toi.  Elle m’a enfin fait un sourire comme si un poids de 100 lbs se retirait de ses frêles épaules.

J’ai tendu la main et elle a glissé la sienne d’un mouvement lent et hésitant au creux de la mienne.  Elle était glacée.  J’ai ressenti une décharge presque électrique à son contact, l’effet d’une grande vague qui poussait vers moi le chagrin de la petite.  Un chagrin sans doute trop grand pour elle.  Je lui ai prêté la paire de mitaines que je gardais toujours au fond de mes poches.  Je lui ai demandé son prénom.  Puis, nous avons marché en silence jusque devant sa maison.  Toutes les lumières étaient fermées, les parents, sans doute, étaient couchés.  Je lui ai dit : « Bonne nuit Sophie« , puis je me suis assurée qu’elle était bien rentrée avant de poursuivre mon chemin.  J’étais contente d’avoir oublié de réclamer mes mitaines, ça me fournissait une bonne excuse pour y retourner le lendemain après-midi, et en profiter pour parler à la mère de la fillette.

J’ai sonné à la porte.  Une femme tout à fait à l’opposé de ce que je m’imaginais est venue ouvrir la porte.  « Vous êtes la maman de Sophie? »  Elle m’a lancé un drôle de sourire embarrassé.

— Non, il n’y a pas de Sophie qui habite ici.

Je ne comprend pas, hier soir j’ai raccompagné une fillette jusqu’ici, je l’ai vu rentrer dans votre maison.  Elle avait froid, elle a gardé mes mitaines.

Et moi, elle m’a encore empêché de dormir en faisant du bruit dans sa chambre.

Mais… Je ne comprends pas.

Entrez, je vais vous expliquer.

Elle est revenue après quelques instants et m’a tendu une petite photo de Sophie, en me demandant si c’était la fillette en question.

Et elle a raconté l’histoire de Sophie, qui habitait cette maison là, il y a 9 ans.  Puis l’incendie inexpliqué qui a commencé dans la chambre.  Elle et son mari avaient acheté la maison par la suite et l’avaient rénovée.  Ma tête tournait, je ne pouvais pas y croire.  Je ne faisais que répéter c’est impossible, c’est impossible.  Elle a sorti un article du journal local de l’époque relatant les faits.

Je suis partie, complètement bouleversée.  J’ai marché, encore, traversant le village sans le voir, comme attirée par un aimant.  J’ai repris conscience en lisant son nom sur la petite pierre tombale blanche.  Puis, en regardant à mes pieds, j’ai retrouvé une mitaine.

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HAPPY HALLOWEEN!!!

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De l’eau et du feu

Deux de mes anciens professeurs au cégep.  Elle, coloriste, enseignait la peinture.   Petite femme passionnée, extravertie, toute en courbes sensuelles, tellement vivante.  Lui, structuraliste, enseignait le dessin.  Grand timide tout en angles, cérébral, contemplatif, mélancolique.  Ils s’étaient rencontrés à l’école des beaux-arts et ne s’étaient jamais quittés.

Longtemps après avoir été leur élève, je continuais de les croiser au hasard dans la ville.  Toujours ensembles, souriants, main dans la main comme des adolescents.  Au cinéma, dans les cafés sur St-Laurent, marchant sur St-Denis, au club-vidéo sur Mont-Royal.  Ils avaient pris leur retraite dans la jeune cinquantaine, avaient troqués leur belle maison de campagne contre un petit condo et un atelier d’artiste sur le plateau.  Ses peintures à elle étaient plus belles et plus colorées que jamais et il exposait ses dessins dans une galerie du Belgo.  Elle demandait toujours de mes nouvelles et me racontait les siennes, provoquant, comme elle seule savait le faire, les sourires de son grand timide, qui nous écoutait silencieusement.

Puis je les ai vus une dernière fois, tout juste avant mon déménagement à la campagne, à l’automne 2001.  Elle venait d’apprendre qu’elle avait un cancer du sein.  Elle en parlait comme si ce n’était rien.  Comme on parle d’une grippe.  Ses yeux à elle, étaient encore pleins de feu, tellement vifs.  Ses yeux à lui, étaient pleins d’eau.

Depuis que je suis revenue à Montréal, il y a un peu plus d’un an, il m’est arrivé souvent de le revoir.  Au cinéma, sur St-Laurent, sur St-Denis, sur Mont-Royal.  Seul.  Ses yeux d’un bleu pur me semblent, à chaque fois, tournés vers l’intérieur.  Je n’ai jamais osé le sortir de sa rêverie.

Ce matin, c’était différent.  Il m’a vue et reconnue. Quelques secondes au vol, le temps d’un bonjour, d’échanger un sourire et un petit signe de tête.  Des yeux tristes de part et d’autre, un peu perdus devant le vide qu’elle a laissé.

Du temps retrouvé

Ma semaine super chargée vient de se libérer d’un trou de 2 heures et demi.  Suite à un bris extérieur, les bureaux sont évacuées et fermés jusqu’à demain matin.  Allez, rentrez chez vous…

J’aurais PLEIN de trucs à faire.  Mais une amie qui a fait des cours de psycho vient de m’expliquer que  lorsqu’on a du temps libre qui arrive de manière imprévue dans une semaine chargée, la dernière chose à faire c’est de vouloir le rentabiliser à tout prix.  Faut juste en profiter pendant que ça passe.  Se faire plaisir.  Elle donne de bons conseils hein?  On va essayer ça…

Le Charme est rompu

Finalement, c’est vraiment simple de se débarrasser d’une attirance inconvenable.  Quand l’âge ne suffit manifestement pas à me raisonner, suffit de demander s’il couche à droite.

Et c’est vraiment très drôle de relire un vieux billet dans lequel j’affirme que le hockey m’ennuie profondément…

Désintégration

Photo : AP

La photo était sur tous les fils de presse.  On les avait trouvés dans la campagne près de Vérone, ou ailleurs, qu’importe.  On pense tous qu’on connaît l’histoire, comme on pense qu’on connaît la chanson.  Mais qu’est-ce qu’on en sait vraiment.  Le pianiste joue les notes obstinément silencieuses.  On sait que les étoiles existent sans les avoir jamais vues.  Ce n’est pas une belle histoire.  Un peu d’hormone, beaucoup de bêtise et du poison, sans aucun doute.  Du rêve à vendre.  Pendant quelques semaines, j’ai attendu l’annonce du canular, tout en jetant les yeux, de temps à autres, sur sa photo.  Deux corps enlacés, désintégrés dans la poussière du temps.  L’architecture, c’est tout ce qui reste.