De la générosité

Ce matin, je t’ai vu dans le métro.  Ok, je triche, c’était pas vraiment toi.  C’était un toi, avec quinze ans de plus.  Même silhouette, même regard de mer houleuse, même style vestimentaire (ce qui devenait un peu triste, j’avoue).

Cette même façon là de me regarder un peu par en dessous, en faisant semblant de ne pas me voir, à chaque fois que je levais les yeux.   Suffisait que je replonge dans mon roman pour sentir à nouveau ce regard sur moi, glissant le long de ma joue, sur ma nuque dégagée par mes cheveux relevés, puis,  s’infiltrant un peu plus audacieusement, furtivement, dans l’ouverture de mon manteau.

Sans te regarder, tenant mon livre d’une main, j’ai défait de l’autre quelques boutons de plus au manteau, facilitant ainsi la trajectoire sur autant de peau que les matins d’hiver peuvent le permettre.  J’ai relevé la tête, j’ai planté mes yeux sans hésiter dans les tiens, les siens (je ne sais plus) et j’ai souri.

Je savais que c’était le meilleur moyen pour que ton regard, son regard (je suis mêlée) se détourne à jamais.  Il y a des hommes comme ça (comme toi), qui  ne trouvent la satisfaction que dans le pillage et le vol (si délicat soit-il) et qui se refusent à prendre ce qu’on leur offre de bon coeur.

 

L’Erreur

Les premiers temps, Anna se crut sincèrement mécontente de Vronskï parce qu »il se permettait de la poursuivre; mais un soir, ne l’ayant pas rencontré à une soirée où elle comptait le voir, elle avait compris clairement, à la tristesse qui l’avait saisie, qu’elle s’était trompée et que cette poursuite non seulement ne lui était pas désagréable mais constituait au contraire tout l’intérêt de sa vie.

Tolstoï, Anna Karénine

De la persévérance [qui paye]

J’étais vraiment déçue de mon cours de yoga de la semaine dernière.  J’y tenais pas tant que ça à cause de l’horaire déjà chargé, mais on a décidé d’essayer une dernière fois, un autre centre, un autre prof.

En finissant de travailler le soir du cours, j’étais tellement claquée ça n’avait aucun sens.  Je finissais un deux jours de travail très physique et intense au boulot, de longues heures debout, à courir d’un étage à l’autre, à superviser des déplacements compliqués avec une équipe du tonnerre.  J’avais mal aux jambes et aux pieds, bref, c’était le genre de fin de journée où on a juste envie de s’écraser dans un coin et de ne plus bouger jusqu’au lendemain.  Une des 2-3 pires journées de l’année.  Je ne pouvais pas aller au cours de yoga plus à reculons que ça.  Il me restait zéro énergie.

Nouveau centre et nouveau prof, donc.  Et toute la différence du monde.  Une heure plus tard, je n’avais plus une once de fatigue.  Je n’avais plus mal aux jambes, j’étais pleine d’énergie, je me sentais à mon top, tant physiquement que moralement.  Je vous jure, si la ruelle avait été éclairée, je serais même allée déneiger l’auto.  Je ne pouvais donc pas avoir une meilleure démonstration des bienfaits du yoga… et de la persévérance.

Ah! c’était un petit cordonnier qui faisait fort bien les souliers… [sur un air connu]

Je ne suis pas toujours une fille très expressive dans la vie courante. J’observe beaucoup, mais je manifeste peu, ça fait partie de ma nature réservée. J’avais déjà remarqué son professionnalisme. Mais c’est plus que ça. L’expression de sa dignité, de son amour du travail bien fait. Je lui avais laissé mes superbes (faites-moi confiance là-dessus) miss sixty dans un état lamentable (faites-moi confiance ici aussi). Lorsqu’il me les a rendus, ils étaient comme neufs, je n’ai pu retenir le Oh Wow! de ma bouche, non plus que le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Et c’est là que j’ai vu dans son œil, la fierté. Celle qui rend noble sans considération des doigts tachés de cirage noir.  Et c’était tellement beau de voir ça…

Et non, ça n’a absolument rien à voir avec le fait qu’il avait un accent des pays de l’est tout à fait délicieux, ni avec le fait que ça ne prenait pas tant d’imagination pour lui trouver une ressemblance avec Jude Law :P

Assise au paradis

Janvier a toujours été un mois difficile pour moi.  C’est la déprime totale.  J’haïs vieillir.  J’haïs l’état dans lequel ça me met.  J’haïs ne pas être rendue là où je voudrais.  J’haïs aimer penser à lui.  J’haïs les résolutions que je ne tiens pas.  J’haïs le printemps et les papillons qui n’arrivent pas.  J’haïs l’hiver.  J’haïs le froid.  J’haïs être obligée de prendre le métro le matin.  J’haïs le chaud (et les odeurs dans le métro le matin, j’ose pas imaginer ce que ça sent le soir ce monde là).  Tant qu’à faire j’haïs aussi les cyclistes-qui-roulent-sur-les-trottoirs-à-grande-vitesse-l’hiver-et-qui-poussent-le-culot-jusqu’à-faire-sonner-leur-crisse-de-clochette-pour-que-tu-dégages-de-leur-chemin-sans-qu’ils-aient-à-ralentir-tant-pis-s’ils-t’accrochent-et-t’éclaboussent-de-slush-au-passage-parce-que-le-savoir-vivre-ça-s’applique-pas-quand-on-est-à-bicyclette.

J’haïs les connards, bon.

Ouf…

Ça fait du bien.

Mais quand on est rendu là, il faut faire quelque chose.

Heureusement y’a des solutions.

J’en ai trouvé une pour demain.

Ça implique un restaurant, du vin rouge, une crème brûlée lime-vanille, une partner in crime, un voyage dans le temps et des noces.  Je serai assise au paradis, mais c’est pas grave, j’vais pas me plaindre…

Il Postino

Le facteur du quartier est probablement un peu dyslexique ou lunatique.  En quelques semaines, c’est la troisième fois qu’il me fait le coup.  Il dépose dans ma boîte des lettres destinées à d’autres adresses.  Des lettres adressées à des hommes du voisinage.  Comme j’ai l’imagination fertile et des voisins plutôt mignons, j’ai l’impression qu’il s’amuse à mes dépends.  Mon facteur est un matchmaker wannabe.  Ouais, c’est stupide, mais c’est la seule chose qui me soit arrivée qui m’inspire un post aujourd’hui.

Pour en revenir au facteur, j’avoue que j’ai pas compris son plan tout de suite.  Les deux premières fois,  probablement peu inspirée par les noms, je me suis contenté de retourner les missives au centre de tri.  Ben quoi, c’est important un nom!  Faut être capable de le dire avec passion et pas avoir l’impression que les enfants vont se faire traiter de hillbilly à l’école.  Alors finalement, comme on peut voir, c’est pas moi qui n’avait pas compris son plan, c’est plutôt lui qui m’avait mal sizé.  Je suis snob.  Et ce post est de plus en plus stupide.

Aujourd’hui, il n’a pas complètement manqué son coup.   Je parle encore du facteur.   La lettre a un prénom magnifique que je pourrais chanter sur toutes les notes de la gamme.  Le nom de famille est composé.  Ishhh…  Bon, je suis quand même ouverte à quelques compromis (je suis une fille raisonnable), surtout quand l’indice flashe le « né après 1980« .  Si on récapitule, je suis snob, ce post est stupide, mais le facteur a trouvé le truc pour définitivement stimuler mon intérêt.

J’ai quand même regardé le nom de l’expéditeur.  Pas par exprès, mais c’est écrit en grosse lettre bon!  Une firme d’avocat.  Mon premier réflexe, ça a été : tiens, un divorcé comme moi…  Mais bon, c’est peut-être aussi un reçu d’honoraires pour l’avoir fait sortir de prison?  Finalement, peut-être qu’il m’en veut mon facteur hein?

Alors je retourne la lettre au centre de tri?  Je la dépose ni vu ni connu dans sa boîte, vu que c’est pas si loin et que je suis, malgré tout, une bonne âme?  (et je vais avoir l’air d’une folle qui fouille dans son courrier vu que je suis tellement chanceuse qu’il va sortir dehors au moment où je procède et oui, je suis snob, ce post est stupide, je suis légèrement paranoïaque et j’ai surtout une poisse légendaire).

Ou bien je sonne simplement à sa porte?  Et comme il sera pas là, je glisserai l’enveloppe dans sa boîte et ce sera un fait connu dans l’histoire comme étant la fois où j’ai presque failli rencontrer le potentiellement peut-être ou peut-être pas jeune homme de ma vie, grâce au facteur pas foutu de faire sa job comme du monde.