Hey! [been trying to meet you]

Ça fait longtemps que je l’ai remarqué.  J’ai rarement vu des yeux comme ça.  Turquoises.  Grand mince, brun, toujours souriant et de bonne humeur.  Peut-être un peu lunatique, assurément timide, ce qui ne nuit en rien au facteur cuteness.  Il serait musicien que je ne serais pas surprise.  Il y a quelque chose dans sa manière de bouger, de pianoter du bout des doigts.  On ne se connait pas du tout, mais on se croise presque tous les jours.  Ça s’est fait lentement, sans qu’on y pense vraiment.  D’abord que des coups d’œil discrets, puis, un peu plus insistants.  Des sourires.  Ensuite c’est l’étape des « bonjour » et depuis peu ça s’accompagne plus chaleureusement du «ça va bien?».  Apprivoiser le renard, le petit prince ou le parfait inconnu, ça demande quand même un peu de temps.

Le contexte rapide au moment où on se croise se prête mal au développement et à la longue conversation, mais je sens que l’intérêt y est.   Grandissant.  Non seulement ça, je savais (je sentais?) qu’il avait bientôt l’intention de casser la glace.  Y’a des choses comme ça qui se devinent dans les yeux.  Par contre, pour l’étape suivante, je me serais plutôt attendue à ce qu’il demande mon nom, ou encore si je travaillais dans le coin.  Non.  C’est un original.  Hier, au moment où je m’éloignais déjà un peu, il a ajouté : «Je pensais pas que tes cheveux étaient aussi longs que ça».

D’après une copine (devinez laquelle), c’est certain qu’il s’était déjà imaginé en train de défaire le chignon que je porte d’habitude, et ce, dans 4-5 nouvelles positions.  Moi, je suis plus sage (pour l’instant).  Et quand même un peu perplexe devant ce peut-être compliment qui n’en est pas vraiment un.

Une chose sûre, c’est que mon désir de me faire couper les cheveux s’est complètement évaporé.  C’est comme ça qu’on va continuer de déboucher le bain toutes les deux semaines encore pour un petit bout de temps…

De la maladresse de ceux qui ne savaient pas être heureux

«Aussitôt ces paroles dites, tous deux sentirent que c’en était fait, que les mots qui devaient les unir ne seraient jamais prononcés.  Et l’émotion violente qui les agitait se calma peu à peu.»  — Tolstoï, Anna Karénine

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Je me souviens d’un jour de printemps.  D’une conversation des plus banales,  qui aurait même pu paraître ennuyeuse, s’il avait été possible de cacher l’émoi, l’anticipation qui illuminait déjà le fond des yeux.  Un instant si fragile que la plus petite microscopique incision fait voler en éclats.  Lorsque le vent, imprévisible et violent est enfin tombé, le papillon s’est posé sur le béton, oubliant la rose.  L’aile brisée, désorienté, il poursuivait furieusement ses battements sans parvenir à quitter le sol, décrivant dans la douleur et dans l’effort, une vaine trajectoire circulaire.

De la conscience du corps [question de focus]

Jeudi soir, cours de yoga.  J’arrive un peu en avance et je m’installe avec mon tapis.  Évidemment, c’est très majoritairement féminin comme classe.  Enfin, y’a quand même un des 2-3 gars que je qualifierais de pas-exactement-mon-genre-mais-pas-mal-cute-quand-même.  Il s’installe comme toujours sur la même ligne que moi, celle du fond, à une personne d’intervalle.

La prof arrive et commence le cours avec la phrase fatidique suivante : « Pour les exercices de cette semaine, vous allez orienter votre tapis dans l’autre sens« .  Merde.  Le gars se retrouve maintenant juste derrière moi.  J’ai pas trop le temps de penser, la prof enchaîne : « Alors on s’installe en position quadrupède… »  Re-merde.

Le premier exercice m’a semblé interminable.  Toujours à quatre pattes, on a alterné les positions du chat (inspiration, dos rond, tête baissée) et du chien (expiration, dos cambré, tête levée).  Et la prof qui répète sans cesse dans la position du chien : « On cambre bien le dos, le plus possible, on regarde droit devant… »  Right.  Bon, j’étais pas super à l’aise les premières minutes, mais on finit par se relaxer et par oublier la présence des autres.  Comme si la conscience du corps se retourne vers l’intérieur, plutôt que de se projeter vers l’extérieur, vers l’autre.

Enfin, je sais pas.  Je parle pour moi.  À la fin du cours, la prof fait le tour et demande à chacun ses impressions personnelles sur la séance.  Juste pour me rassurer (j’imagine!) le gars qui se contente d’habitude (comme tout le monde) de répondre Nice! ou Super! a répondu : « Je sais pas ce que j’ai aujourd’hui, mais j’ai eu beaucoup de mal à garder mon focus… »

Le ridicule ne tue pas [mais il traumatise]

L’autre semaine, une copine de mon ancien village de campagne m’envoie un courriel avec une photo.  Ça se résume un peu comme ça : « tsé, le gars dont je t’avais déjà parlé qui travaille pour la ville et qui est cute à mort?  C’est lui sur la photo, rince toi l’œil comme il faut. »  Oui, on a de la classe quand même.

Bon.  Y’a six personnes sur la photo.  Allons-y avec la logique.  La photo a été prise à l’aréna, c’est une mise au jeu protocolaire.  Y’a un couple dans la cinquantaine avancée, un hockeyeur de l’équipe locale, deux autres gars et Guy Lafleur (oui oui, le vrai).  Alors c’est pas le couple, c’est pas Guy et un des deux gars est franchement ordinaire.

Reste le joueur local, le genre habituel sportif, beau, brun, baraqué et un gars cute qu’on voit pas tant sur la photo, coincé qu’il est, entre le hockeyeur et le petit couple.  Il porte un chapeau haut de forme.  Alors ça doit être le sportif.  Mais moi, j’ai jamais tant tripé sur les sportifs.  Celui là a tout du genre de gars qui a l’air parfait.  Trop parfait.  Si la vie était un film américain, il serait quarterback.  Mais ici, on joue pas tellement au football.  Et ça tombe bien parce que j’ai jamais eu l’âme cheerleader.  Ça me rappelle  le secondaire, quand toutes les filles s’excitaient sur les joueurs du junior majeur du club local.  Le Laser, que ça s’appelait, c’est dire si c’était pas le cœur des années 90, ça.   Y’en a même une, une fille, qui s’est mariée avec un gardien de but…  Mais je pense qu’elle l’a regretté.

Alors sans trop y penser, je réponds à la copine que ouais, le joueur de hockey au maillot orange est pas mal, mais que finalement, le mec au chapeau qui a le look poète avec une barbe de quelques jours est pas mal plus mon genre.

Ça a pris à peine quelques minutes pour que je reçoive une réponse en arial bold 36 pts : Le gars au chapeau a à peine 20 ans, c’est beaucoup trop jeune pour toi!!! Ça, ça fait mal!  Mais pas autant que le lendemain, où elle précise qu’elle s’est informée et que finalement, l’élu de mon cœur a eu 18 ans en août dernier.  Calvaire! (s’cusez) il est né en 1990!!!  C’est tout dire.  What is wrong with me??? Je suis complètement traumatisée.  À mon humble défense, je dois dire que j’ai montré la photo à 3 autres filles qui sont elles aussi tombées dans le panneau avant que je révèle l’âge du jouvenceau pas tant imberbe.

Ce midi, pour la première fois depuis ce choc, j’ai osé tomber sous le charme d’un parfait  inconnu…  mais preuve que je ne prends désormais plus aucune chance : il avait les cheveux blancs!

Stars will explode in the sky [Stars have their moment and then they die]

Anselm Kiefer, Sternenfall (Pluie d’étoiles)

Je ne sais pas pourquoi je redoutais tant cet instant où, infailliblement, tu plongerais vers l’infini.  Sans avertissements, sans laisser de traces, tout comme si tu n’avais jamais existé.  As-tu vraiment existé?  Je ne sais plus.  Même en fermant les yeux, je n’arrive pas à me rappeler parfaitement ton visage, le son de ta voix, ton odeur, ni la délicieuse sensation de ce frôlement, le tout premier, de ta peau sur la mienne.  Dis, t’étais rasé ou pas? J’ai oublié.  Tout ce que je sais, c’est que la fin se métamorphose inlassablement en un éternel recommencement et que nous sommes toujours seuls devant l’immensité.  Chaque nuit se remplit d’étoiles.  Et étrangement, ça me suffit.

De la perception

Il y a deux semaines, j’ai croisé un lointain cousin que je n’avais pas vu depuis l’âge de 13-14 ans.  On a jasé à peu près une quinzaine de minutes.   Deux jours plus tard il m’a ajouté sur facebook.  Jusque là, tout va bien.

Et là, il répond à cette cochonnerie d’application-quiz qui circule.  Paraît que parmi ses « amis », c’est moi qui a le plus gros égo…  Riiiight.  J’assume!  15 minutes pour réussir ça, c’est quand même pas rien.

Mais moi, j’aimerais avoir juste la moitié de son culot…

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Et j’ai retrouvé ce texte sur le même thème, écrit il y a quelque temps, mais jamais publié.

Je suis celle qui agit parfois sans penser
Mais surtout, qui pense beaucoup sans agir
Celle qui pourrait dire oui quand on est convaincu qu’elle va dire non
Et qui pourrait dire non quand on se persuade trop vite qu’elle va dire oui
Bref, je suis celle qui est dure à suivre

Je suis celle qui refuse d’être tombée
Celle qui porte la victoire
Comme une marque au fer rouge
Je suis celle qui voudrait être amnésique
Qui aimerait, sans cesse, redessiner le passé

Je suis celle qui lutte entre l’instinct et la raison
Qui saute parfois trop vite aux conclusions
Qui ne sait pas doser
Celle qui utilise son cœur pour les problèmes de tête
Et trop la tête pour les questions de coeur
Je suis celle qui aura toujours l’air snob
Quoi que je dise, quoi que je fasse
Je suis celle pour qui on ne s’inquiète pas
Parce que je suis celle qui est saine, équilibrée, raisonnable
(Et je déteste ça)

Je suis celle qui sait reconnaître les menteurs
Sauf lorsqu’ils ont un visage d’ange
Je suis celle qui a peur de la froideur
Mais peut-être plus encore, de la tiédeur
Je suis celle qui ne sait pas faire semblant

Je suis celle qui désire à tue-tête
Mais qui aime en secret