Note à moi-même [et à mes très chers lecteurs]

GoogleReader, c’est le diable.

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And you have no idea how it feels to be on your own

C’est une chose de savoir, et c’en est une autre de voir. Se confronter au passage du temps qui efface méthodiquement mes empreintes. Les êtres et les choses en viennent toujours à ne plus exister ailleurs qu’en nous. Des souvenirs fantômes. Des cages vides, faites de bois, de fer, de verre et parfois même de chair, dans lesquelles, il y a longtemps, j’avais mis tout mon cœur.

Arrive maintenant un temps où il faut apprivoiser, à nouveau les battements du cœur. Le laisser s’envoler la nuit, affolé, porté par des certitudes à la cuisse légère. Le laisser se briser, juste un peu, par les lendemains matins de pluie. Le laisser respirer, le laisser rêver, le laisser se tromper, le laisser partir et revenir. Vivre un peu.  Enfin.

De la domesticité

« Il fut le premier homme que Fermina Daza entendit uriner.  Elle l’entendit la nuit de leurs noces dans la cabine du bateau qui les emmenait en France alors qu’elle était épuisée par le mal de mer, et le bruit de ce torrent chevalin lui sembla si puissant et investi de tant d’autorité que la crainte d’un anéantissement accrut sa terreur.  Ce souvenir lui revenait souvent en mémoire à mesure que les années affaiblissaient le jet, car jamais elle n’avait pu se résigner à ce qu’il laissât le bord de la cuvette mouillé toutes les fois qu’il l’utilisait.  Le docteur Urbino tentait de la convaincre, avec des arguments facile à comprendre pour qui voulait les entendre, que cet incident quotidien se reproduisait non par manque de soin de sa part mais pour des raisons organiques : son jet de jeune homme était à ce point net et direct qu’au collège il avait gagné des concours de remplissage de bouteille à distance, mais avec l’usure de l’âge il avait décru, était devenu oblique, s’était ramifié et avait fini par n’être plus qu’une source de fantaisie, impossible à diriger en dépit de ses nombreux efforts pour le redresser.  Il disait : « Les cabinets ont dû être inventés par quelqu’un qui ne connaissait rien aux hommes.»  Il contribuait à la paix du ménage par un acte quotidien qui tenait plus de l’humiliation que de l’humilité : il essuyait avec du papier hygiénique les bords de la cuvette chaque fois qu’il s’en servait.  Elle le savait mais ne disait jamais rien tant que les vapeurs ammoniacales n’étaient pas trop évidentes, ou le proclamait comme qui eut découvert un crime.  « Ça pue la cage à lapin.»  Au seuil de la vieillesse, ce même embarras du corps inspira au docteur Urbino la solution finale : il urinait assis, comme elle, ce qui laissait la cuvette propre et le laissait lui en état de grâce. »

Gabriel Garcia Marquez, L’Amour aux temps du choléra

Aimez-vous Brahms? [Goodbye Again]

Je ne me souviens pas de l’âge que j’avais la première fois que j’ai vu ce film.  Ce qui est sûr c’est que je n’avais pas vingt ans.  Je ne savais pas que c’était tiré d’un roman de Françoise Sagan.  Je me souviens de l’effet hypnotique de la beauté d’Ingrid Bergman, décidément encore trop belle, trop parfaite même à 46 ans, pour interpréter ce personnage de femme de 40 ans.  Je me souviens avoir détesté le personnage joué par Yves Montand et être tombée complètement, follement sous le charme d’Anthony Perkins.  Encore aujourd’hui, je ne pourrais pas dire s’il s’agit vraiment d’un grand film, mais ce qui est sûr c’est qu’il a trouvé en moi une résonance toute particulière, j’en étais bouleversée.  Ceux qui connaissent le scénario (ou même ceux qui ne le connaissent pas) diront sans doute que j’avais déjà à l’époque une certaine prédisposition pour ce genre d’histoire.  À ceux là je répondrai… Bah, pourquoi le nier?

Plus sérieusement, c’est avec ce film que j’ai découvert Brahms.  À travers le 3e mouvement de la 3e symphonie de Brahms, trame sonore du film.  Une vague puissante, mélancolique, sur laquelle on se laisse emporter, parce qu’elle est impossible à fuir.  Il y a des compositeurs qui atteignent la perfection la plus pure, comme Bach.  Il y en a d’autres incarnent la virtuosité, comme Beethoven ou Mozart.  Et il y a Brahms, qui touche mon âme comme nul autre.

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J’ai vécu de longues années avec un homme qui n’aimait pas la musique.  Il y était presque allergique.  C’est étrange maintenant que j’y pense, mais à l’époque je m’en foutais un peu (j’avais une bonne paire d’écouteurs, Sennheiser).  En fait, la seule musique qu’il arrivait à parfois à tolérer, de temps à autre, c’était le classique.  J’avais un formidable enregistrement de la 3e de Brahms, dirigée par Dieu.  Un jour, avec surprise, j’ai découvert le cd parmi ses affaires.  Cette symphonie, c’est la seule qu’il mettait parfois, de lui-même.  C’est la seule musique qui arrivait à faire taire son silence.

Il y a bientôt deux ans, il y a eu cette journée, la dernière qu’on a passé sous le même toit, chacun triant ses affaires.  Une étrange journée.  Une accalmie entre les tempêtes qui ont précédés et celles qui ont (malheureusement) suivi.  Juste avant de partir, ce jour là, il m’a demandé s’il pouvait se faire une copie de cette symphonie qu’il aimait.  Brahms avait trouvé un chemin, même jusqu’à lui, l’homme sans musique.

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En novembre dernier, on m’a volé.  Pas grand-chose.  Les trucs usuels, faciles à revendre.  Ils ont aussi pris mon vieux lecteur de CD à carrousel.  C’est con, parce que ça vaut tellement pu rien ces trucs là.  Dans le noir (parce que oui, ils sont passés chez moi pendant que je dormais), je me dis qu’ils ont dû confondre avec un lecteur DVD.  Vous devinez qu’il y avait 5 CD dans le carrousel.  Que du classique.  Ceux que j’écoutais le plus et qu’ils ont dû jeter à la première occasion.  Comment je sais ça?  Parce qu’il y avait une pile d’une trentaine de CD (d’importation pour la plupart) de musique classique qui valait une fortune juste à côté.  Ils n’y ont pas touché.  Ma 3e de Brahms, y est donc passée.  Je sais pas pourquoi j’avais jamais pris la peine d’importer toute ma collection de musique classique dans mon iTunes.  Enfin oui je sais, c’est parce que c’est loooooong.  C’était vraiment bête de ma part.

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La semaine dernière, j’étais en manque.  De Brahms. J’ai fait tous les disquaires du centre-ville qui ont une large sélection de classique, dans l’espoir d’enfin remplacer ma perte.  La 3e dirigée par Bernstein était introuvable.  Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas très Karajan.  Ça doit être pour ne pas faire comme tout le monde.  J’y suis allée avec Böhm et l’orchestre philarmonique de Vienne, tout de même très décent.  En attendant de retrouver ce que je cherche, ce que je veux vraiment.

J’ai eu alors l’envie irrépressible  de revoir Goodbye Again.  Je suis allée là où j’étais sûre de le trouver.  Ils l’ont bien sûr.  Mais en format VHS.  Ça doit bien faire 8 ans que je n’ai plus de magnétoscope.  Vive la technologie.

Sur le chemin du retour, j’ai croisé deux bouquineries.  J’y suis entrée impulsivement.  J’ai tenté de mettre la main sur le roman de Sagan, évidemment sans succès.  Je suis tout de même ressortie avec deux Christian Bobin et L’Attrape-coeurs, de J.D. Salinger.

Puis, j’ai pensé voir le printemps arriver pour la première fois en trois ans.  Et finalement, j’ai encore froid.

Je ne sais pas pourquoi c’est si difficile de trouver ce qu’on cherche, et pourquoi on ne cherche jamais ce qu’on trouve.

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Mais il y a Brahms qui bat en moi, qui me berce et qui m’emporte au loin.

De la perspective et de l’opacité du signe

« La manière chercheuse, anxieuse, exigeante, que nous avons de regarder la personne que nous aimons rend notre attention en face de l’être aimé trop tremblante pour qu’elle puisse obtenir de lui une image bien nette« 

— Marcel Proust [À l’ombre des jeunes filles en fleurs]

Lorsqu’elle m’a présenté son chum, ça m’a pris moins de 5 minutes pour deviner qu’il ne l’aimait plus.  C’était écrit dans tous les gestes anodins.  Ceux qu’on ne remarque plus quand on a le nez collé sur l’autre.  Les intonations de sa voix, ses regards, son langage corporel, tout le trahissait.  C’est seulement 8 mois plus tard qu’elle a compris ce que j’ai vu en un instant.

Il y a deux semaines, au restaurant, il y avait ce couple assis à la table voisine, presque collée à la nôtre.  Impossible de ne pas entendre cet homme qui, les yeux brillants d’amour et d’envie, proposait à la jeune fille qui l’accompagnait, une fin de semaine romantique luxueuse, toutes dépenses payées.  Et d’entendre la jeune fille se dépêtrer parmi les hésitations et les excuses, la voir se défiler irréfutablement.  Il ne lâchait pas prise, devenant presque insistant, cherchant le contact de sa main.  Il ne voyait pas le mur dressé.  Réponse implacable qu’il n’arrivait pas à lire définitive.

Dans une autre vie, une amie s’était permise de me dire qu’elle n’y croyait pas, que ce n’était pas possible, que cela ne pourrait pas durer, qu’il me fallait autre chose.  Un autre que lui.  Et à mon tour, j’ai mis des années à comprendre l’évidence.

Et pourtant tout semble tellement limpide, lorsqu’on regarde à une certaine distance.  C’est comme si on avait toujours les réponses de la question d’examen posée à l’élève du pupitre d’à côté.  Et notre propre copie d’examen nous arrive dans une langue étrangère où tous les signes sont brouillés.  Ou bien ça porte sur une matière qui n’était pas au programme…  Ou encore, on est en lendemain de veille et on a un foutu blanc de mémoire (oups! non, ça c’est une autre histoire).

La distance est la seule façon d’avoir la bonne réponse.  On peut bien chasser les questions du revers de la main (ou du bouton droit de la souris).  Le problème c’est qu’il y a toujours des questions immuables, impossibles à fuir.  Celles qui sont enracinées en nous.  Celles là, nous rattrapent toujours.  Elles nous aveuglent, elles nous poussent dans une trappe bien cachée, enfouie, entre deux battements de coeur.