One of them would be me [watching you run]

Je suis partie tard du boulot hier soir.  Le ciel était gris et le vent plutôt désagréable, mais au bout de 5 minutes, ça ne me dérangeait plus.  Il faut dire  aussi que le vent est tombé, quelque part en chemin. En traversant le so-called plateau, passage obligé entre le centre-ville et mon quartier, j’ai fait deux rencontres, coup sur coup en l’espace de deux coins de rues.  Comme s’il n’y avait que deux avenues.

Le premier, c’est un gars que je croise au moins une fois par semaine dans un café où je vais souvent sur l’heure du midi, en plein centre-ville.  Un jour, il m’a abordé en jurant qu’il était sûr de me connaître.  Moi, sa tête ne me disait rien du tout et pourtant j’ai habituellement une très bonne mémoire des visages.  Il a émis l’hypothèse qu’on se soit croisés à l’université.  Bon, on a fréquenté la même université, fait bac et maîtrise dans le même département, mais pas dans les mêmes années…  Finalement il a trouvé.  On a déjà eu le même employeur pendant 6 mois… il y a huit ans.  Et son visage m’est resté complètement anonyme.  Depuis ce jour là, j’ai continué de le croiser régulièrement, toujours au café.  Curieusement, même après qu’on se soit parlé, je me rend compte que j’arrive jamais à reconnaître son visage.  Ni beau, ni laid, mais sans caractéristiques particulières.  Alors je le reconnais à l’air qu’il me fait lorsqu’il me voit.  À sa timidité naturelle qui laisse pourtant filtrer un air content de me voir.  Hier, donc, on s’est retrouvés face à face sur un coin de rue.  Paraît qu’on habite à une dizaine de minutes.  On s’est dit que c’était quand même un drôle de hasard.  Il a l’air gentil, mais gentil comme dans : « c’est ben plate mais j’ai pas envie de lui arracher son linge ».

Une rue plus loin, j’ai revu un amant d’une nuit, au volant de sa voiture.  Il m’a regardé, mais sans me voir.  Alors j’ai fait pareil.  J’ai jamais compris ce  goût du mensonge, ce besoin méprisant qu’éprouvent certains amants pour l’enrobage romantique de pacotille, un plaqué d’or sur des histoires passagères.  C’est le vrai lieu du vulgaire.  Du toc qui ne s’assume pas.  Je n’ai pas besoin qu’on me joue la grande scène de l’amoureux transi devant sa muse si c’est pour mieux disparaitre au lendemain.  On se plait, on se fait plaisir, c’est tout.

Je n’ai jamais compris la game…  Je ne l’ai jamais joué « pour vrai » non plus.  J’ai jamais eu de véritables blessures d’amour, juste des blessures d’orgueil.  Honnêtement, je pense que ça serait souvent plus facile si je pouvais me dire au moins j’ai aimé.

Puis, le ciel, dans un élan de générosité après la journée grise, a laissé filtrer quelques rayons rosés, lors de la traversée du parc.  La scène semblait cinématographique.  Les couples d’amoureux, les jeunes enfants, les cris, les rires.  Passé le bâtiment, à ma droite, les joueurs de balle-molle bedonnants qui me reluquent pendant que je regarde courir, à ma gauche, les joueurs de soccer qui laissent voir leurs beaux mollets.  Oui, j’ai développé une passion du mollet parfait, un jour je vous expliquerai (quoique c’est peut-être pas si nécessaire).  Sur le sentier, près du dog park, je suis passée entre deux chiens qui aboyaient furieusement.  Une femme est intervenue pour ramener sa bête à l’ordre.  Elle m’a sourit quand je lui ai confirmé que je n’avais pas eu peur.  Depuis longtemps, je n’ai plus peur des chiens.  Son chien est venu me quêter une caresse puis, excité, il est reparti aussi vite.  Il a foncé en direction d’une poussette de bébé.  Au dernier moment, il a freiné, s’est retourné face à moi (je pourrais presque jurer qu’il m’a tapé un clin d’œil) et il a couvert de pisse une des roues du carosse.  Avant même que le papa ait pu réagir, il était reparti, laissant sa maîtresse confuse, et moi, éclatant de rire, le coeur léger, je suis restée un peu là, à regarder le chien fou courir.

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