De la violence des orages

Depuis quelques mois, la mort rôde autour de moi.  Il n’y a pas si longtemps, je n’avais encore perdu personne de mes proches.  Sauf les grands-parents.  Mais rien qui ne va à l’encontre de la logique condition humaine.  Rien sans que je n’y soit longuement préparée.  Et puis l’imprévisible, qui frappe.  Mais jamais, jamais à l’endroit où on l’attend.

Qu’est-ce qu’on dit à quelqu’un qui va mourir?  C’est la chose la plus difficile.  Être là, présente, aimante mais aussi complètement impuissante.  Dans l’impossibilité d’être rassurante.  Accepter l’absence de pouvoir des mots, parce que c’est comme ça.  Ça n’existe que dans les livres, le pouvoir magique des mots.  Écouter la détresse sans rien trouver d’intelligent à dire.  Parce que c’est aujourd’hui sa fête et qu’on aurait dû être à l’une des meilleures tables de la ville, entre amies, pour la célébrer.  Mais elle est seule dans son refuge au sommet de la montagne, parce qu’on vient plutôt de lui apprendre que les cellules cancéreuses sont toujours là, indélogeables, inépuisables.  Et tant qu’elles y seront, elles vont proliférer, parce que c’est la seule chose qu’elles savent faire.  Elles sont programmées pour ça.  Savoir les jours maintenant comptés.  Oublier ma propre peine pour écouter la sienne.  Entendre, au bout du fil, sa voix, ses pleurs, la rage de vivre, la rage de l’injustice qui fait écho à l’orage violent qui tombe dehors.  L’entendre dire toutes ces choses qu’elle ne pense pas vraiment.  Ou pas si fort.  Son envie de s’isoler du monde.  De s’enfermer pour le temps qui reste.  Ou bien d’en finir tout de suite.  L’entendre proclamer l’accident de voiture comme mort idéale.  L’entendre vouloir, de toutes ses forces, reprendre le contrôle de sa destinée.  Peu importe les moyens, mais ce désir du dernier mot.  Jouer au plus fort.  Vaincre.  Profaner.  Ravaler.  Rester.  Écouter la tempête qui passe, jusqu’à l’apaisement.

Et apprendre quelques dizaines d’heures plus tard, qu’à l’instant même où j’écoutais sa rage et ses pleurs en étouffant les miens, au plus fort de l’orage qui tombait dehors, une autre femme, pleine de vie et de nouveaux projets, à l’aube encore d’une nouvelle vie qui s’ouvrait devant elle, une autre amie, une de celles qui aurait dû fêter avec nous, à cette meilleure table, buvant le meilleur vin, est morte à la vitesse d’un éclair.  Accident de la route.

Et la peur idiote, mais viscérale maintenant, du pouvoir des mots.

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7 réflexions au sujet de « De la violence des orages »

  1. Je suis désolée.

    Les morts prématurées ouvrent de tels gouffres existentiels. Entre une amie qui vit le deuil du reste de sa vie sous tes yeux et une qui, arrachée subitement, laisse l’entourage le vivre sans elle, il n’y a rien de logique, rien de juste, mais surtout, rien à faire d’autre qu’être présente.

    Car c’est bien l’inverse : les mots n’ont pas tant de pouvoir que ça dans ces circonstances.

  2. Réflexion intéressante, la mort a quelque chose d’insaisissable, il s’agit sans doute là du mystère le plus profond de la vie. Au fond, le mystère de la mort, c’est ce qui me motive à vivre. je veux le percer.

  3. La mort est notre compagne de vie, juste nous sommes trop bruyants pour l’entendre marcher à nos côtés…
    C’est ce que je me dis en tout cas.
    J’ai une amie très proche, qui a un cancer métastasé depuis plusieurs années. Elle ne devrait plus vivre (selon les statistiques) depuis quelques temps déjà; pourtant elle est là bien vivante…elle a fait de la mort une sorte de ‘conscience’ qui l’aide à mieux vivre le maintenant…elle me détrompe sur ce que je nomme ‘courage’ en me disant que c’est juste qu’elle n’a pas le choix, et que parler de la toute ‘fin’ n’indispose que ceux dont ni l’âme ni le coeur n’ont été déflorés par le revers de la vie…

    J’ai trouvé tes mots très justes, pour des circonstances qui semblent toujours si injustes…

  4. La mort sonne la fin de la récréation comme un exercice de feu non planifié dans une école élémentaire. C’est paniquant…

    Un jour pourtant, après avoir fait face et tout… cette panique aura besoin de mots, cette colère d’exutoires, cette tristesse d’être consolée, autant pour que la vie reprenne que pour tout ce qui restera à aimer, malgré tout

  5. Merci pour vos commentaires, histoires partagées et réflexions (sombres ou lumineuses), c’est très apprécié.

  6. Bonjour,
    Pas le temps de découvrir tous tes articles depuis 2007…juste les derniers…
    Eh oui, nous sommes mortels !! J’ai une amie aussi qui « s’est découvert » un cancer du pancréas au mois de septembre…très mal en point en Décembre…retravaillant à mi-temps depuis quelques mois…
    Elle me parle de sa maladie quand elle veut…je ne lui en parle pas…et je crois qu’elle m’en sait gré…je la fait sourire ou rire avec des bêtises normalement…comme à mon habitude !
    C’est notre lot à tous de disparaître de cette terre, mais qui a dit qu’il n’y avait rien après ? Pas sous une forme « physique » mais autrement ? Hein ?

  7. La mort est un processus rectiligne (D. Pennac). Phrase ridicule de forfanterie mais on veut tous se jouer de la mort, ignorer la Camarde. On se retrouve tôt ou tard confronté(e) à elle… On la fuit, on la moque, pour en rire avant d’en pleurer.

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