De l’artiste [et des petits carnets noirs]

J’étais au centre-ville et j’avais une heure à tuer avant un rendez-vous.  C’était pluvieux et un peu frais alors je suis entrée dans un café et je me suis commandé le réconfort extrême, un chocolat chaud.  Non, quand même, je n’ai pas trop exagéré, pas de crème fouettée, mais oui, encore un peu de mousse de lait chaud sur le dessus.

L’endroit était un peu désert dans ce temps flou entre la fin des heures de bureau et l’arrivée de la nuit aux mille et une paillettes clinquantes.  J’ai pris une table près de la fenêtre et j’ai sorti mon petit carnet noir, celui qui contient les histoires bien réelles ou fantasmatiques que vous ne lirez pas ici.  Elles ne supporteraient pas le passage de la sensualité à la fois hésitante et affirmée de l’écriture griffonnée (griffée?) à ce clavier impersonnel.  Je refuse de les voir passer du papier finement texturé à la froideur des écrans.  Ces histoires doivent être lues à même ce cahier.  Elles nécessitent le contact de l’œil avec celui du geste d’écrire à la main, ou mieux, elles doivent être lues, puis récitées avec douceur de la bouche à l’oreille, de la langue au reste, dans une chaleur moite au contact des draps froissés et des parfums imprégnés.

Je laissais couler les phrases dans mon cahier depuis un certain temps déjà lorsqu’un homme est venu s’asseoir à la table d’en face.  J’ai tenté de rester concentrée, toute pénétrée par ma tâche, mais je me sentais observée.  Il a, lui aussi, sorti un carnet noir de son sac.  À chaque fois que je relevais les yeux, dans un effort pour trouver le mot, la sensation parfaite, je rencontrais les siens.  Il ne s’en excusait pas.  Il ne détournait jamais son regard plus de quelques secondes, le temps de noter quelques mots que j’imaginais liés à la teinte particulière du tissus de ma robe, à l’éclat de mes yeux, au mouvement de mes cheveux légèrement ondulés par l’humidité ambiante, à la brillance de mes lèvres pleines ou au positionnement particulier d’un grain de beauté.  Je lui ai souri.  Il a répondu.  Je me suis repenché sur mon texte, me redressant de temps à autre pour reprendre la pose.  Il est entré peu à peu dans mon histoire, au rythme de ses lents regards indiscrets, pendant qu’il faisait mon portrait, d’un trait sûr, dessinant aussi parfaitement et réalistement ce qu’il ne pouvait, en fait, qu’imaginer.

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7 réflexions au sujet de « De l’artiste [et des petits carnets noirs] »

  1. Pour la froideur du clavier, je vous comprends. Pour ma part, j’essaie d’intercaler des photographies qui me parlent, en contrepoint du texte. Mon site préféré: Filemagazine.com

  2. @abdp: merci :)

    @denisT: eheheh nice try! Pour les photos, à moins d’indications contraires, je n’utilise que les miennes.

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