De la honte [et des choses insignifiantes]

« Ils étaient l’un près de l’autre, debout, dans l’embrasure de la croisée.  La nuit, devant eux, s’étendait comme un immense voile sombre, piqué d’argent.  C’était la première fois qu’ils ne parlaient pas de choses insignifiantes.  Il vint même à savoir ses antipathies et ses goûts : certains parfums lui faisaient mal, les livres d’histoire l’intéressaient, elle croyait aux songes. […]  Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute.  Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands rayons de soleil qui descendent jusqu’au fond de l’eau. »

« Il étendit la main gauche de son côté et la laissa toute grande ouverte, — s’imaginant qu’elle allait faire comme lui, peut-être, et qu’il rencontrerait la sienne.  Puis il eut honte, et la retira. »         

—  Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

*****

Ils marchaient ensemble dans la ville.  La nuit était sans étoiles et le vent s’infiltrait sous la peau.  Ils parlaient de choses insignifiantes, s’échangeaient des questions comme autant de vaines tentatives pour apprendre à se connaître.  De temps à autre, lorsque leurs regards se croisaient, un éclat particulier jaillissait avant de s’éclipser, discrètement détourné, à l’ombre des sourires naissants.

Il a frotté ses mains l’une contre l’autre, pour les réchauffer.  Elle l’a imité.  Elle eut cette impulsion de poser ses mains transies contre les siennes et de les serrer, si fort.  Mais ne sachant si ce contact allait le glacer davantage (ou peut-être le brûler?), elle n’a pas osé.  Elle eut honte, et  détourna son regard.   Comme à regret, ils ont tous deux lentement remis leurs mains dans leurs poches, puis, doucement (inévitablement) repris la marche, sans but. 

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3 réflexions au sujet de « De la honte [et des choses insignifiantes] »

  1. Quel dommage quand la réflexion ou la honte viennent à l’encontre de nos impulsions…

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  2. On devrait abolir les poches. Combien de couples ne se sont pas formés à cause de cette invention.

  3. Si il n’y avait pas de poches, il resterait encore la cigarette pour se donner une contenance… ;-)

    Du bon Melle V même si je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’aspect vain des questions qui, selon moi, font partie du processus qui mène au tactile des mains qui s’effleurent, se touchent, s’étreignent.

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