Crème glacée, limonade sucrée [Dis-moi le nom de ton cavalier]

Voici donc la première page du cahier de ma grand-mère dont je parle dans le billet précédent.  Il s’agit principalement d’une série de questions (Quel sera le caractère de votre futur, Avec qui vous marirez-vous,  Quelle est la place natale de votre amant, Où verrez-vous votre futur époux pour la première fois, Où trouverez-vous le bonheur, etc. etc.) avec des réponses numérotées.  Je n’ai aucune idée si le questionnaire ou les réponses sont de son invention.  À plusieurs endroits, il y a soit un X, soit un trait dans la marge (comme sur cette page vis-à-vis des numéros 14 et 15) à côté d’une réponse alors j’imagine qu’il s’agit de sa réponse à elle.   Une autre page qui m’a fait sourire ici.

Les questions sont intercalées de petits poèmes romantiques comme celui qu’on peut lire au bas de la première page, encore une fois, j’ignore si c’est elle qui les a composés, mais ma mère m’a dit qu’elle se souvient que ma grand-mère écrivait souvent des petits poèmes du genre.  Vers la fin, il y a encore une série d’une dizaine de poèmes et deux textes, un qui s’intitule L’Horloge et l’autre, Litanies des vieilles filles.

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Sur l’avant dernière page, ce poème est une ironie cruelle de la vie.  Les mots écrits il y a si longtemps sont encore bien présents sur ce cahier que je conserve précieusement, tandis que sa tête, son coeur, sont maintenant alzheimer.

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I’ll take you there [Let me]

Il y a des jours où on marche sous l’orage avec cette impression  d’être juste à la limite du nuage sombre.  On lève les yeux, on voit le ciel lumineux juste un peu plus loin et on se dit qu’à cinq minute de marche direction nord est, la pluie aura cessé.  Puis on marche cinq, dix, cinquante minutes et l’impression persiste, perpétuellement juste au bord du poids en moins du parapluie qui se referme.

Aujourd’hui, c’était l’inverse.  J’ai marché juste au bord de l’orage.  Le ciel est devenu noir, le vent est devenu froid, mais j’ai remonté, sans même me presser, la rue Bernard jusqu’à cet endroit, tout en haut, capté aujourd’hui comme il aurait pu l’être il y a soixante-quinze ans.

Ça m’a fait penser à ce cahier que ma mère vient tout juste de me donner, écrit à l’encre et à la plume par ma grand-mère, lorsqu’elle avait quinze ans, en 1935.  Les pages du cahier se détachent d’elles-mêmes, usées, sèches.  La calligraphie est celle, magnifique, d’une orpheline qui a déjà passé plus de la moitié de sa vie au couvent.  Ce cahier renferme les rêves d’amour d’une jeune fille qui fera son noviciat dans l’unique but de recevoir sa formation de maîtresse d’école.  Après son refus de prendre le voile, un poste d’enseignante lui sera offert, à plus de 600 km de l’endroit qu’elle n’a encore jamais quitté.  Elle y épousera un homme furieusement irresponsable de vingt ans son aîné, elle connaîtra une vie de misère et élèvera toute seule leurs nombreux enfants.  Je n’écrirai jamais son histoire, parce que la seule différence, c’est qu’elle ne s’appelle pas Émilie.  Mais ce cahier intitulé Destinée, me bouleverse à chaque ligne, dans chaque trait et dans chaque délié, dans les quatrains farcis d’innocence bête et dans ses nombreuses questions à choix multiples parfois sages, souvent drôles et même étonnamment délurés pour une couventine qui a, malheureusement, eu tout faux.  Je voudrais faire quelque chose de ce cahier, de ces rêves qui, il y a maintenant déjà la moitié de mon âge (je n’ai pas oublié), étaient aussi les miens.  Je n’ai pas encore trouvé.

J’ai fait lentement le tour du parc, au son du tonnerre et du vent dans les feuilles, puis, je suis rentrée tranquillement chez moi sans même avoir besoin d’ouvrir le parapluie.  Je me suis souvenu de la dernière vraie conversation que j’ai eue avec elle, avant la maladie, il y a quatre ans.  Elle avait dit: C’est une bonne chose, le divorce.  C’est comme la pilule. Ça existait pas dans mon temps.  Tu fais bien.  Faut être heureux dans la vie.

Je touche les pages de ce cahier comme les paysages qui ne se transforment pas et je ne me demande pas si c’est encore possible.  Je me demande seulement si tu veux bien venir là-bas, avec moi.

Salon de lecture [lundi après-midi]

J’ai jeté d’abord un oeil distrait sur ce parc qui me rappelait un de ces dimanche après-midi agréable, mais sans histoire, puis, j’ai passé mon chemin jusqu’à cet autre carré de verdure, situé tout au bout de cette même rue, là où elle prend fin.  Là-bas, enfoui depuis trop longtemps, un souvenir si ancien que j’en avais oublié la cartographie.  J’ai parcouru les allées d’abord désorientée, reconnaissant ensuite le grand saule, puis l’olivier de bohème qui  a guidé mes pas jusqu’à cette pierre, celle devant la chute.  C’était petit.  Ridiculement plus petit que dans ma mémoire, longtemps aidée trompée par une vieille photo pathétiquement coupée par la moitié.  Ridicule aussi, comme un coeur usé qui bat soudainement trop vite.  Pour rien.  Impossible de rester une minute de plus dans cet endroit, malgré le soleil invitant et les cris et les rires des hordes d’enfants.

J’ai rebroussé chemin, cherchant le calme.  Je suis retournée sur le banc d’un  éternel dimanche après-midi sans histoire du parc Outremont.  Comme à regret.  Comme à ma place.  J’ai mis un peu moins de deux heures pour relire  tranquillement ce petit livre où un voyageur se rend à l’autre bout du monde -à la fin du monde- porté par les ailes d’un désir (vain) de s’emparer d’une chose si précieuse, si convoitée, si mystérieuse qu’il ignore même qu’elle se trouve non là-bas, mais chez lui, là où il ne cherchera jamais. Entre chacun des chapîtres, je levais les yeux, le temps de regarder le petit garçon sur son vélo rouge qui faisait, inlassablement et le plus rapidement que ses petites jambes (et sa mère) le lui permettait, le tour, sinueux, du bassin d’eau.