I’ll take you there [Let me]

Il y a des jours où on marche sous l’orage avec cette impression  d’être juste à la limite du nuage sombre.  On lève les yeux, on voit le ciel lumineux juste un peu plus loin et on se dit qu’à cinq minute de marche direction nord est, la pluie aura cessé.  Puis on marche cinq, dix, cinquante minutes et l’impression persiste, perpétuellement juste au bord du poids en moins du parapluie qui se referme.

Aujourd’hui, c’était l’inverse.  J’ai marché juste au bord de l’orage.  Le ciel est devenu noir, le vent est devenu froid, mais j’ai remonté, sans même me presser, la rue Bernard jusqu’à cet endroit, tout en haut, capté aujourd’hui comme il aurait pu l’être il y a soixante-quinze ans.

Ça m’a fait penser à ce cahier que ma mère vient tout juste de me donner, écrit à l’encre et à la plume par ma grand-mère, lorsqu’elle avait quinze ans, en 1935.  Les pages du cahier se détachent d’elles-mêmes, usées, sèches.  La calligraphie est celle, magnifique, d’une orpheline qui a déjà passé plus de la moitié de sa vie au couvent.  Ce cahier renferme les rêves d’amour d’une jeune fille qui fera son noviciat dans l’unique but de recevoir sa formation de maîtresse d’école.  Après son refus de prendre le voile, un poste d’enseignante lui sera offert, à plus de 600 km de l’endroit qu’elle n’a encore jamais quitté.  Elle y épousera un homme furieusement irresponsable de vingt ans son aîné, elle connaîtra une vie de misère et élèvera toute seule leurs nombreux enfants.  Je n’écrirai jamais son histoire, parce que la seule différence, c’est qu’elle ne s’appelle pas Émilie.  Mais ce cahier intitulé Destinée, me bouleverse à chaque ligne, dans chaque trait et dans chaque délié, dans les quatrains farcis d’innocence bête et dans ses nombreuses questions à choix multiples parfois sages, souvent drôles et même étonnamment délurés pour une couventine qui a, malheureusement, eu tout faux.  Je voudrais faire quelque chose de ce cahier, de ces rêves qui, il y a maintenant déjà la moitié de mon âge (je n’ai pas oublié), étaient aussi les miens.  Je n’ai pas encore trouvé.

J’ai fait lentement le tour du parc, au son du tonnerre et du vent dans les feuilles, puis, je suis rentrée tranquillement chez moi sans même avoir besoin d’ouvrir le parapluie.  Je me suis souvenu de la dernière vraie conversation que j’ai eue avec elle, avant la maladie, il y a quatre ans.  Elle avait dit: C’est une bonne chose, le divorce.  C’est comme la pilule. Ça existait pas dans mon temps.  Tu fais bien.  Faut être heureux dans la vie.

Je touche les pages de ce cahier comme les paysages qui ne se transforment pas et je ne me demande pas si c’est encore possible.  Je me demande seulement si tu veux bien venir là-bas, avec moi.

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3 réflexions au sujet de « I’ll take you there [Let me] »

  1. Quelle chance tu as de recevoir un tel héritage!
    J’ai beaucoup hésité, mais j’ose le demander… Si tu pouvais, à l’occasion, partager avec nous les écrits de grand-mère, ce serait vraiment fantastique!
    En tout cas, merci pour tes récits toujours aussi délicieux…

  2. Effectivement, je me considère très privilégiée d’avoir ce cahier, c’est certain que je partagerai des petits bouts ici.

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