I watched the stars get smaller [Tiny diamonds in my memory]

Ça faisait un joli contraste avec le ciel gris du dimanche et les feuilles mortes.  Une marelle arc-en-ciel, une maison rose avec des volets jaunes, un chien bleu à l’anatomie discutable, une cible, des fleurs, des étoiles et puis quelques mots :

Je t’aime Jérémie Lévesque.

Je me suis demandé ce que ça pouvait vouloir dire, à cet âge là.  Je t’aime.  Sans raisons, sans intérêts, sans attentes, sans envies, sans désir.  Juste comme ça.  Parce que c’est toi.  Et parce que c’est plus grand que moi.

Puis, une impulsion, un besoin de l’écrire, de le dire, sans pudeur et sans honte.  Parce que ça devient vrai seulement à partir du moment où on peut le lire (peu importe l’encre ou le langage), mais surtout, si on peut le relire, le lendemain matin.

Et même quand ce sera lavé par la pluie (c’est inévitable) il reste, je crois (j’espère), quelque chose dans le geste.

Let’s do some living after we die [Wild horses]

Il y a des jours plus faciles que d’autres.  Mais maintenant, même dans ceux là, son regard bleu reste voilé par une grande lassitude.  Elle préfère fermer les yeux.  Se réfugier dans une autre journée sans joie et sans drame, dans une tâche autrefois routinière accomplie réellement il y a peut-être plus de cinquante ans.  Le fil tissé par le temps de son labyrinthe s’est emmêlé et ses doigts engourdis arrivent de moins en moins souvent à défaire les noeuds.  Plus souvent qu’autrement,  elle n’essaie même plus.

Elle dit «Bonjour Madame!» à sa fille qui vient la voir de quatre à cinq fois par semaine.  «Voyons maman, je suis ta fille...»  Elle regarde le visage de la visiteuse pendant quelques secondes, puis elle fait un petit haussement d’épaule et répond «Ah ben…  si tu le dis».  Inexplicablement (ou ironiquement), elle reconnaît presque toujours son gendre qui vient la voir une fois ou deux par mois.  La fille, qui espère toujours revoir la lueur dans ses yeux fatigués, précise le lien : «Tu vois, lui, c’est mon chum…»

Un beau jour, la vieille lui répond brutalement «Eille!   Ça va faire!!!  C’est MON chum!  Toi t’es encore capable d’aller t’en chercher un autre, celui là, j’le garde avec moi!»  Et elle a eu ce petit sourire en coin malicieux, comme un dernier rappel de ceux qu’on avait l’habitude de voir avant.  Un éclair de satisfaction est passé dans ses yeux, provoqué par la réaction obtenue et le fait de se savoir encore capable de provoquer l’éclat de rire.  Petit bonheur à travers le brouillard.

Rue Waverly, entre Fairmount et St-Viateur, 17h58

S’il y a juste une rue qui sent le bonheur à travers toute la ville, c’est celle là.  Les maisons sont jolies avec leurs grandes galeries et les parterres tapissés de fleurs.  Les nombreux chats qui l’habitent paressent sous le soleil doucement filtré par les grands arbres matures.

C’était une journée lumineuse du mois de juin.  J’entendais tes petits souliers vernis frapper le trottoir, à quelques mètres derrière moi.  Tu portais une crinoline rose par-dessus tes vêtements et tu tenais une petite baguette magique bricolée dans ta main.  T’avais l’air d’une apparition.  Une petite fée asiatique de trois ans, avec des fossettes dans les joues.  Tu courais de toutes tes forces et pourtant, je n’aurais eu aucun mal à conserver les devants, en marchant lentement.  J’ai ralenti le rythme, devenant presque immobile par moment, pour te permettre de me rattraper.  Quand t’es passée à ma hauteur, t’as répondu à mon sourire en disant « Allo! » avec un petit signe de la main.  Un peu plus et je faisais un vœu.

T’as repris ta course de plus belle.  Je t’ai regardé courir devant moi et j’ai pensé, sans trop pouvoir (ni vouloir) me l’expliquer, qu’il y avait quelque chose de parfait dans ce lieu et à cet instant.  Tu as monté l’escalier qui mène chez toi.  La porte moustiquaire était barrée.  Tu t’es mise sur le bout de tes pieds, mais la sonnette était encore trop haute, inaccessible.  Pour compenser, tu as crié « Ding Dong, Maman, Ding Dong! »

Subway Song

Je marchais sur un grand boulevard de la ville ce matin quand un autobus vide avec la mention special sur le devant s’est arrêté près de moi.  J’étais à mi-chemin entre deux arrêts mais de toute façon, je ne prends jamais l’autobus, même en janvier à -40ºC, puisque je ne suis qu’à quelques minutes de marche du métro et que ça serait pour moi le comble de la paresse.  Le chauffeur a ouvert sa porte et me faisait signe de monter.  Surprise, j’ai enlevé un écouteur de mon oreille et il a répété sa question : Est-ce que tu vas au métro?  Allez, monte, monte!

Et j’ai monté dans le bus.  Je sais pas encore pourquoi.  Peut-être parce qu’il faisait tellement chaud et que j’étais encore plus ou moins entre deux sommeils.  J’ai demandé s’il y avait panne de métro vu la mention spécial.  Il m’a dit non non, c’est juste l’heure ou je termine mon trajet, j’men vais au garage, je vais te laisser au métro en passant.  Et là j’ai trouvé ça tellement bizarre.  Pendant une fraction de seconde, j’me suis sérieusement demandé qu’est-ce que j’étais plus susceptible de croiser sur ma route, un kidnappeur tueur en série potentiel ou un employé de la STM sympathique et serviable, probablement aussi un peu sensible à ma jolie robe d’été.  La vie est définitivement pleine de surprises.

When I fell on the concrete [It was lovely]

J’ai rêvé que j’étais sur le tremplin, au sommet de la tour de dix mètres et j’entendais les gens hurler : Allez, plonge, plonge! J’hésite.  J’ai peur. Je fais la chose qu’il ne faut pas faire, je regarde en bas.  Et là je vois une chose étrange.  Le tremplin de trois mètres, situé en dessous est beaucoup plus long et large que celui sur lequel je suis perchée.  J’ai beau essayer d’évaluer, même si je cours et je prends tout mon élan, si je plonge, c’est absolument, physiquement, impossible d’atteindre l’eau.  Je vais me fracasser sur la surface de béton du tremplin d’en bas.  Et y’a tous ces gens qui hurlent de plus en plus fort.  L’échelle pour redescendre est inexistante (et de toute façon, je suis bien trop orgueilleuse pour ça).  J’me suis dit tant pis et j’ai sauté en essayant le plus possible d’atteindre la distance qu’il faut pour toucher l’eau, même en sachant d’avance la chose impossible.  Bien entendu, je suis tombée sur le béton.  Mon corps s’est crispé pendant la chute, anticipant la douleur, le choc.  Rien.  Surprise, j’ai ouvert les yeux pour réaliser que ça n’a même pas fait mal (ok, n’essayez pas ça à la maison ni à la piscine publique de votre choix).

Il y a cinq ans, j’ai perdu la faculté de rêver.  Pas le rêve qui se fait pendant le sommeil, celui là s’est toujours très bien porté merci.  Je parle de celui qu’on fait dans un état d’éveil quand les yeux entrouverts, le regard dans la brume, on s’imagine, juste pour le fun, dans 6 mois, dans 5 ans, dans 10 ans.  Dans une autre job.  En voyage.  Dans un nouveau projet.  Dans un autre lieu.  Avec un autre amoureux.  Pendant tout ce temps, j’ai été incapable de faire ça, même si pourtant, ça semble être un réflexe si naturel.  Je l’ai perdu quelque part.  Et le pire, c’est que c’est juste maintenant (ou peut-être il y a un mois), que je m’en suis rendue compte.  Seize the day, qu’ils disent.  Pendant cinq ans, je l’ai fait.  Un jour à la fois.  Sans penser à demain.  Vivre l’instant présent.  Constamment se ramener au concret.  À ce qui est prêt à cueillir.  Refuser les plans.  Ranger les rêvasseries inaccessibles sur la tablette du haut de la bibliothèque.  Concevoir les lendemains comme un épais brouillard impossible à dissiper.  Comme une toile de Malevitch.  Carré blanc sur fond blanc.  Un espace dans lequel il est impossible de se projeter.   L’absence de rêve comme un élan qui manque.  C’était comme porter un cran de sécurité qui empêche de sauter, qui empêche de tomber.  Mais est-ce que ça se pourrait, juste une fois, que j’ouvre les yeux en disant pfffffff, même pas mal.

Je commence à penser que oui.  Et je travaille là-dessus…