De la bouche des enfants

Ma filleule était concentrée sur sa feuille.  Elle gribouillait avec une application particulière, comme une conscience du geste que je trouvais étonnante pour son âge (trois ans depuis août, déjà).

—       Lauralie, qu’est-ce que c’est ton dessin?
—       C’est pas un dessin!
—       Ah non? Alors qu’est-ce que c’est???
—       J’écris des mots!
—       Tu écris une lettre?
—       Non, juste des mots
—       Quels mots?

Elle relève la tête en me regardant un peu par en dessous, sourire en coin et elle me dit d’un ton frondeur « Des mots de toilettes ».  Évidement, les mots de toilettes, c’est l’expression consacrée à la garderie et plus tard chez mon frère pour les gros mots (du genre de ceux qu’on entend allègrement pendant une partie de hockey) que les enfants n’ont pas le droit de dire, parce que c’est vraiment pas joli…  Je réprime difficilement mon rire et ma surprise.

—       Mais voyons Lolo! Pourquoi tu écris des mots de toilettes?

Et elle me regarde l’air de dire « mais tu comprends vraiment rien, toi! »

—       Ben matante, je les é-cris! Je les dis pas!!!

Avant même de savoir lire, écrire ou même réellement dessiner, elle a déjà tout compris du bonheur de la transgression par l’écriture.  Elle me fascine.

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Look at the stars [Drink up, baby]

J’étais de retour à Montréal depuis presque un an et l’euphorie des premiers temps était retombée pour me laisser avec l’angoisse de la grande question. Now what? Et pas une maudite réponse.  Un aller-retour épuisant de la pensée qui se perd entre l’idée que tous les espoirs sont maintenant permis (ok, sauf peut-être devenir la voix de Cat Power dans le corps de Salma Hayek maniant la guitare basse comme Kim Deal…) et l’épais brouillard d’un matin d’Irlande comme dans l’expression « j’ai pas le début de l’ombre d’une crisse d’idée où ma vie s’en va ».  Même pas un chantier.  Un putain de terrain vague après la démolition.  J’étais exactement rendue là où la guerre avec la mauvaise herbe commence.

Et dans ces moments là, quand t’es une fille, t’as toujours une amie sur qui compter pour te proposer le truc infaillible pour te donner le début de l’ombre d’une piste.  « V, prépare-toi, je sais ce qu’on va faire ce soir!  La sœur de l’amie de ma cousine est allée voir un voyant et bla bla blah… »  Ok, ok, je sais déjà ce que vous pensez.  C’est probablement pour ça que je l’avais pas raconté avant aujourd’hui.  C’est un peu honteux de s’abaisser à ça.  En même temps, à ma défense, je dirais qu’il y a toujours moyen de m’attirer facilement là où il y aura des éclats de rire et du vin.  Simple de même.  Et puis, d’accord, jugez-moi!  J’étais un peu curieuse, je l’avoue.  Pas que je croyais qu’il dirait réellement ce qui allait m’arriver, mais curieuse de l’histoire qu’il allait me raconter.  De savoir comment j’allais être perçue par quelqu’un dont c’est la job (si on veut), de percevoir les gens.

J’ai pris place sur la chaise devant lui.  C’était un vieil homme d’environ 75 ans aux petits yeux de fouine.  Rien à voir avec ça.  La première chose qu’il m’a dit c’est : « T’es seule toi. »  Devant mon regard perplexe dont il a confondu la signification, il a ajouté de sa voix chevrotante : « Je veux dire t’as pas d’ami intime en ce moment. »  Ok, j’étais assise devant un médium un vendredi soir, j’avais le décolleté qui criait ma disponibilité (ben quoi, j’avais quand même d’autres plans pour le reste de la soirée), on voyait encore sans doute un peu l’ancienne marque laissée par l’alliance à mon doigt (crime que ça a été long à partir cette trace là!) et je puais encore le bad break-up à plein nez, c’était donc pas si difficile à deviner, champion.

Il a continué : « Tu as eu un calvaire avec un ami certain, je peux voir ça. »  Là j’ai commencé à avoir peur qu’il lise dans mes pensées alors, j’ai mis mes résistances de côté et je l’ai juste écouté.  Il m’a ensuite fait le coup classique en parlant d’une personne décédée que j’ai beaucoup aimé (avec une grand-mère, il pouvait pas vraiment se tromper), en disant tellement de belles choses qu’on pouvait pas lui en vouloir.  C’est normal de juste vouloir y croire non?  Ok, non, peut-être pas.  Heureusement, il a fini par enfoncer son clou quand il s’est attaqué à ma vie amoureuse, avec sa drôle de façon de parler :

Je vois un grand châtain un peu timide autour de toi, tu l’as déjà rencontré, ça va être la personne idéale pour toi.  Il a eu des difficultés, aide-le, mais embarque pas trop.  Il faut que tu le laisses passer ses peines.  Garroche-toi pas en avant.  Attend.  Sois patiente.  Laisse-le passer un peu.  Il va finir par avoir beaucoup de sentiments pour toi.

C’est là que je me suis enfin réveillée.  What???? C’est quoi ces niaiseries là?  Quand tu me regardes, c’est ça que tu vois?  Mère Teresa qui a un faible pour les chatons jaunes abandonnés?  (Ok, coupable une fois, mais pas deux!)  T’as pas une meilleure histoire que celle là à me raconter parce que fuck, j’en veux pas, moi, de celle là!  Non mais où t’as appris ton tarot?  Personne t’as dit qu’il fallait donner au minimum l’envie d’y croire?  Puis, juste avant que le flot sorte de ma bouche, j’ai compris ce qui venait de se passer.  J’ai regardé le vieux renard qui avait un petit sourire au fond des yeux et j’me suis dit ok, ça va, t’as perdu la partie, Miss rationnelle.

Maintenant, pour les questions sur l’avenir, je me réserve une nuit par année.  On prend des couvertures de laine, des bouteilles de vin, des filles de coeur puis, on part voir les étoiles du mois d’août.  Du vin et des éclats de rires, c’est si simple.  Et quand on peut plonger toute nue dans un lac sous la pluie d’étoiles, c’est encore mieux (sincèrement, je vous le souhaîte).  Ces nuits là sont toujours les plus belles de l’année (sans vouloir rien vous enlever, messieurs).

Et trois ans plus tard, je dirais que ma vie est encore comme un terrain vague, par un matin brumeux d’Irlande, mais je sais pas, j’pense qu’avec le temps, j’ai enfin appris à trouver ça beau.

Peut-être même presque autant qu’un grand châtain.

 

(Ok, ok, j’ai dit presque!)

 

Delicate Issue [How real do you want me to be?]

Une caméra qui se déplace très lentement filme un corps nu (cru) en étant si près qu’il devient impossible de savoir exactement ce que l’on voit.  Juste le frémissement de la peau, la naissance des poils, le secret d’un pli.  Les repères sont perdus.  Sans la distance, le geste si intime du dévoilement perd tout son sens.  L’extrême proximité se fait insaisissable pendant qu’une voix questionne le rapport à l’autre.  How close do I want to be?  How real do you want me to be? ¹

Ça ressemble à ce qui se passe parfois un peu ici, avec les mots.  Les mots sont la distance.  Et parfois, je ne sais plus jusqu’où j’ai envie d’aller.  Parce que je ne sais pas jusqu’où tu serais capable d’en prendre.  Mais je sais que tu te fais ton propre scénario à partir de la macro.

Il y a des jours où perdu devant un mirage, tu m’écris que tu te sens proche, si proche, alors je te laisse dormir encore un peu.  Comme tous ces corps qui n’ont été que des ombres entre mes draps.  Il n’y a pas de mal à être une ombre.  C’est une absence rassurante.  Mais il y a aussi ces moments, si rares, parfois définitifs, d’autres fois furtifs, qui rachètent pourtant tout le reste.  Les affinités électives.

Sur l’étendue d’une plage, qu’est-ce qui fait qu’on prend un coquillage plutôt qu’un autre?  Qu’est-ce qui fait qu’on glisse un trésor dans sa poche, ou qu’on y glisse des cailloux qui comme du plomb, nous entraînent tout au fond de l’eau.

Je pensais à tout ça quand je suis sortie, assez tard un soir, juste pour aller marcher.  Sans faire vraiment exprès, ou enfin, oui, peut-être un peu, je suis retournée dans mon ancien quartier.  Celui d’une vie d’avant.  Voir les endroits que j’avais l’habitude de fréquenter.  Les appartements que j’ai habités.  Tous ces lieux que j’avais fait semblant d’oublier pendant de longues années.  Là où je ne peux pas encore dire ou écrire ce qui m’est réellement arrivé.  Sauf si je sais que tu es trop près, trop loin (ou trop saoul), pour réaliser ce que tout ça veut dire.  J’ai revu l’endroit où il est impossible de savoir s’il avait vraiment voulu mourir.  Là où sa détresse est devenue la mienne,  il ne reste qu’un trou béant.  Ils construisent des condos vraiment partout, même là où finalement c’est peut-être moi qui était morte, un peu.  Comme le début d’un long coma, après le choc du métal posé sur mon front.

Je pense que ça prenait ça pour réaliser toute la distance qu’il y a entre maintenant et là-bas.  Ça fait si longtemps que j’ai perdu toute cette peau qu’il a déjà touchée.  Je ne suis plus celle qu’il a connue.  Et je ne sais même plus pourquoi je m’entête encore à dire que je ne l’ai jamais aimé.

Ça n’a plus d’importance.  Ça ne fait plus de sens.  Tant que je sais rejeter les cailloux à la mer.  Tant que je sais glisser un trésor dans ma poche.  Tant que je sais que je peux encore aimer.

 

¹Kate Craig, Delicate Issue, 1979, vidéogramme, 12 min 30 s.  Un extrait ici

Letting a love song disappear [before it’s written]

« Cependant l’amour ne devient vraiment lui-même qu’à partir du moment où il cesse de flotter, douloureux et sombre, comme un embryon, à l’intérieur du corps, et qu’il ose se nommer, s’avouer du souffle et des lèvres.  Un tel sentiment a tant de mal à sortir de sa chrysalide, qu’une heure défait toujours d’un coup le cocon emmêlé et qu’ensuite, tombant de tout son haut dans les plus profonds abîmes, il s’abat, avec une force décuplée, sur un coeur terrorisé. »

— Stefan Zweig, Le Voyage dans le passé

 

Pendant plusieurs semaines, j’ai fait régulièrement la tournée de mes bouquineries préférées. Cherchant attentivement et sans succès, plus particulièrement sous la lettre A et sous la lettre Z des rayons classés méthodiquement.  Trouvant parfois, quelque part entre les deux, l’imprévu.  Errant aussi, dans un fouillis sans nom, labyrinthe bien caché coin Henri-Julien et Villeneuve.  Je ne fréquente plus les bibliothèques.  J’ai trop besoin de la possession.  Mais je n’achète presque jamais de livres neufs.  Je les préfère un peu usés, brisés.  J’aime en griffonner les marges.  J’ai même d’ailleurs tout un système pour ça.  Ce qui me plaît aussi, c’est de trouver les notes d’un propriétaire précédent.  Comparer les passages qui ont ému à ceux qui ont laissé perplexe.  J’aime la satisfaction de replacer sur les rayons entassés de mes Billy, un livre aux pages noircies de notes, usé par le vent ou par la pluie, un livre qui sent encore un peu, à force d’imaginaire, l’herbe frais coupé de la fois où j’ai lu au parc ou peut-être, les feuilles mortes d’un coin ombragé du cimetière NDG.  Un livre aux pages écrasées à force d’avoir trainé dans mon sac ou sous mes draps.  Un livre qui porte la marque du vécu.

J’étais sur le point d’abandonner ma recherche quand enfin, je l’ai trouvé, sous la lettre Z.  Je me serais contentée du livre de poche, mais par chance, c’était une belle édition imprimée sur papier archives, nouvelle traduction française inédite, suivie du texte original en allemand.  Là où Louis devient Ludwig.  J’ai jeté un œil sur la page de garde et j’ai lu ce texte, écrit avec soin à l’encre noire :

Avril 2009
Pour toi ma chérie
De soyeux instants d’éternité…
À très vite par le présent
Je t’aime 

Et je me suis sentie triste, si triste, en tenant entre mes mains ce coup d’épée dans l’eau, ce livre trop parfait, trop intact, pour avoir été lu même une seule fois.  En sortant de l’Échange, j’ai vaguement pensé à eux, mais j’ai surtout pensé à toi.  À ce qu’aurait pu être cette histoire que je me suis inventée, si tu avais su la lire.  J’ai fermé le livre et je l’ai glissé au fond de mon sac pour le protéger de la pluie.  Lui et moi, nous aurons, un jour, nos soyeux instants à vivre.  Et mon histoire, quelqu’un d’autre la trouvera, au hasard, peut-être sans même l’avoir cherché.

 

Color my life [with the chaos of trouble]

Ça faisait plus d’un an que j’y pensais.  Mais je ne pensais pas que ça faisait si longtemps.  J’ai même cherché la date dans les archives pour en être sûre.  C’est pratique quand même.  24 août 2009.  Je ne sais pas pourquoi j’ai attendu.  Peut-être parce que ça ne semblait pas assez rationnel pour moi.  Une histoire de couleurs.  Un caprice.  Une niaiserie.  Et après tout ce temps, j’ai finalement décidé de me faire plaisir.  Spontanée, je vous dis.

J’ai d’abord repeint ma chambre.  Le désert est devenu coffret à bijoux.  Je sais, c’est vague, mais je ne pourrais pas décrire autrement.  Je me suis emballée devant les résultats et tant qu’à y être, la cuisine y est aussi passée.  De froide et fade, elle est devenue ensoleillée.  Reste le salon.  Je ne peux pas expliquer le bien que ça m’a fait quelque part en dedans.  Ça doit être animal.  Je suis profondément territoriale (mais quand même plutôt propre).

C’était aussi, je pense, un besoin inexplicable de marquer une étape.  Il y a un an, c’était encore trop tôt.  Ça pouvait juste être maintenant.  Et pourtant, il ne s’est encore rien passé de significatif.  Mais c’est déjà là, dans la tête.  Une prédisposition pour la vie qui recommence à s’écrire.  Ces dernières années ont été toutes entières consacrées à me rebâtir une forme de stabilité.  Une zone neutre.  Comme bien des choses, c’est quand on les obtient qu’on réalise qu’au fond, on n’en avait pas besoin.  Je sais que je ne pourrai jamais vraiment raconter le chaos d’avant et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Mais je peux enfin vivre avec le chaos d’après.