Des questions et des livres

vu ici, encore ici et

Répondre aux questions suivantes avec des titres de livres:

Décris-toi : Une petite robe de fête, Christian Bobin
Comment te sens-tu : Les Somnambules, Arthur Koestler
Décris là où tu vis actuellement : La Maison du chat-qui-pelote, Balzac
Si tu pouvais aller n’importe où, où irais-tu : Les Nuits de Paris, Rétif de la Bretonne
Ton moyen de transport préféré : De la marche, Henry David Thoreau
Ton/ta meilleur(e) ami(e) est : Jacques le fataliste, Diderot
Toi et tes ami(e)s, vous êtes : Les Affinités électives, Goethe
Comment est le temps : Théorie du nuage, Hubert Damish
Ton moment préféré dans la journée : Soleil couchant, William Faulkner
Qu’est ce que la vie pour toi : Les Égarements du cœur et de l’esprit, Crébillon fils
Ta peur : L’Art de la guerre, Sun Tzu
Quel est le meilleur conseil que tu as à donner : L’Art d’aimer, Ovide
Pensée du jour : La Vie est ailleurs, Kundera
Comment aimerais-tu mourir : Le Désir attrapé par la queue, Pablo Picasso
La condition actuelle de ton âme : La Confusion des sentiments, Stefan Zweig

De l’élasticité des concepts [et de la cote des libraires]

Jolie jeune fille : J’aimerais avoir des suggestions de lectures… quelque chose de bon!
Charmant libraire : Qu’est-ce que tu aimes lire d’habitude?
jjf : Ah moi, j’aime vraiment les classiques!
cl : dans les classiques, le choix est vaste! Tu aimes des auteurs en particuliers?
jjf : et bien j’ai adoré Les Pilliers de la terre et j’ai TOUT lu les Millénium
cl : euh…

Spoiled sick like milk you let sit too long [sad waltzes of Pietro Crespi]

Il y a eu un temps où elle s’appelait Rebecca.  Les soirs où elle finissait de travailler vers 22h, elle traversait le vieux pont de béton pour rentrer chez elle.  Les odeurs de la rivière Yamaska lui montaient au nez et elle évitait de regarder les balustrades d’acier couvertes de toiles d’araignées serties de terrifiantes tisserandes noires qui trimballaient avec une attention particulière leurs gros œufs blanchâtres collés au derrière.  Une fois passé le pont, elle faisait un long détour et s’arrêtait presque invariablement au dépanneur où il travaillait.  En un peu plus de 3 mois, elle l’avait fait passer par toute la gamme des émotions, de l’indifférence polie à l’amusement, de la curiosité à l’intérêt grandissant, devant l’assurance indéfectible et la fougue de la fille tout juste underage dont les yeux murmurent je te veux et je t’aurai.  

Puis, est venue la grande lassitude devant la valse délicate du manque d’audace de Pietro Crespi.  L’ombre du loup est passée près du pont un soir de juin.  Elle a rebroussé chemin pour finalement suivre la bête.  Il l’a attendu longtemps tous les soirs entre 22h30 et 23h, puis, enfin, il est parti à sa recherche.  Il l’a retrouvée des mois plus tard, travaillant dans un bar, faisant le service aux tables.  Il a tenté, à son tour, de la séduire avec cette voix toujours aussi pleine d’hésitations frissonantes, allant même jusqu’à frôler parfois son bras ou le creux de son dos.  Un soir, il s’est planté devant le juke-box où on pouvait choisir 3 tounes pour une piasse.  Il a d’abord choisi Hey, puis ensuite Here comes your man, des Pixies.  Il lui a dit au creux de l’oreille, de choisir la troisième, comme on demanderait la réponse à une question d’examen.  Impatientée par tant de détours, terrorisée à l’idée du loup qui dormait maintenant dans son lit et par le regard de son boss qui lui disait d’aller s’occuper au plus vite de la table numéro 7, elle a pitonné sans réfléchir, allant au plus simple, A-1.  Aerosmith, Dream on.  On s’étonnera au passage du fait qu’elle ne l’a jamais revu.

Il y a maintenant des années que le loup est mort.  Avec le temps, elle a perdu son assurance, essouflé sa fougue jusqu’à oublier son propre nom.  Elle a pris une autre couleur.  Amaranta.  Elle ne demande rien.  

Tôt ou tard, ils s’appellent tous Pietro Crespi.

Des trajectoires diagonales [et de la lecture]

Je suis entrée en faisant attention de bien refermer la porte.  J’ai souri et répondu un bonjour à peine audible au jeune libraire.  Le vieux plancher de bois craquant sous mes pas, je me suis dirigée vers les rayons en commençant par la fin.

Zweig,  Brûlant secret.  Depuis le début de l’été, j’achète tout ce que je peux trouver des écrits de Stefan Zweig.  D’abord un coup de foudre, puis une profonde affinité, renouvelée à chaque ligne de sa main.  Soul mate.  Combien de fois ça arrive dans une vie?  Jamais aussi souvent qu’on le voudrait.  Oh well, he’s fictional dead, but you can’t have everything.

Wilde,  Le Portrait de Dorian Gray.  C’est là que je l’ai vue.  Élégante, longues jambes, (kind-of) fuck-me boots, chevelure brune incroyable qui tombe par vagues, peau couleur caramel doré.  Un rêve ambulant.  Le genre que l’on déteste au premier coup d’œil.

Vonnegut,  Abattoir 5.  Elle attaque.  Elle commence à discuter avec le libraire, demandant des suggestions.  Posant des questions un peu idiotes pour être certaine qu’il connaît la réponse.  J’ai oublié le titre, c’est l’histoire de…  L’auteur c’était pas son vrai nom, il était déjà connu sous un autre nom…  C’était le Nobel ou le Goncourt? Elle bat des cils vigoureusement et lui ouvre des portes grandes comme ça avec un naturel que j’envie.  Ça semble si simple.

Uguay,  Poèmes.  C’est si beau.  Et il voit rien de rien.

Sade, soupir.  Prendre le tout avec philosophie.  Boudoir ou pas.

Radiguet,  Le Diable au corps.  Évidemment, inaccessible, sur la tablette du haut.  Je m’avance vers le petit escabeau.  C’est le moment qu’elle a choisi pour s’asseoir sur la dernière marche afin de poursuivre sa conversation agréablement en bloquant tout l’espace entre L et Q, déployant l’arsenal dans un angle sans doute séduisant.

Kundera,  La vie est ailleurs.  La mienne sans doute.

Jardin qui peuple comme toujours les tablettes de la deuxième chance.  Il me donne soudainement (pas mal tout le temps, en fait) la nausée.  Trop de sucre.  Le libraire, un peu hésitant, lui recommande une histoire d’amour.  Peut-être qu’il commence à comprendre.  Elle insiste.  Est-ce qu’il n’aurait pas encore autre chose pour elle?  Je rebaisse la tête vers les rayons.

Gogol,  Les âmes mortes.  Faulkner.  Tandis que j’agonise.

Ernaux,  Les années.  Ce livre que j’aurais voulu écrire.  J’en ai presque eu l’idée, quand j’ai emprunté à ma grand-mère sa vieille boîte de fer qui contenait un trésor.  J’ai passé des soirées entières à numériser sa vie et même un peu, celle d’avant.  À remonter le temps.  À chercher ce qui s’est passé entre un portrait de 1938 et sa photo de noces, de 1945.  La distance entre une toute jeune fille pétillante et une femme devenue vieille sans l’être vraiment, déjà absente.  Une histoire qui se répète.  Une idée impossible  à concrétiser.  Je sais pas combien de femmes se sont appelées Émilie à travers le Québec.  Trop.

Eco,  Le signe.  Elle est passée devant lui pour se rendre vers la caisse, hanches roucoulantes.  Éternisant l’instant.  Elle est finalement sortie, fière, tête haute, certaine de son charme, indéniable.  Il est allé refermer doucement la porte qu’elle avait laissée entrouverte.

Duras,  L’amour.  Autant je l’aime, elle, autant je n’ai jamais rien compris à ce bouquin.  Mais ça fait si longtemps.  Et si je tentais à nouveau?  Je ne sais pas.  Peut-être pas maintenant.  Après quelques minutes, le libraire qui a sans doute oublié ma présence quelque part dans les B discute de la cliente précédente avec son collègue.  « J’étais tellement gêné, je savais plus quoi faire.  Et ça servait à rien non plus de lui proposer des livres que j’aime, elle n’avait manifestement pas la culture que ça prend pour vraiment les apprécier… »

Bobin,  L’Inespérée.

Agamben,  Nudités.  J’ai déposé la pile sur le comptoir.  On a échangé un sourire.  Et un silence.

J’ai payé et je suis sortie.

Refermant bien la porte.