Des trajectoires diagonales [et de la lecture]

Je suis entrée en faisant attention de bien refermer la porte.  J’ai souri et répondu un bonjour à peine audible au jeune libraire.  Le vieux plancher de bois craquant sous mes pas, je me suis dirigée vers les rayons en commençant par la fin.

Zweig,  Brûlant secret.  Depuis le début de l’été, j’achète tout ce que je peux trouver des écrits de Stefan Zweig.  D’abord un coup de foudre, puis une profonde affinité, renouvelée à chaque ligne de sa main.  Soul mate.  Combien de fois ça arrive dans une vie?  Jamais aussi souvent qu’on le voudrait.  Oh well, he’s fictional dead, but you can’t have everything.

Wilde,  Le Portrait de Dorian Gray.  C’est là que je l’ai vue.  Élégante, longues jambes, (kind-of) fuck-me boots, chevelure brune incroyable qui tombe par vagues, peau couleur caramel doré.  Un rêve ambulant.  Le genre que l’on déteste au premier coup d’œil.

Vonnegut,  Abattoir 5.  Elle attaque.  Elle commence à discuter avec le libraire, demandant des suggestions.  Posant des questions un peu idiotes pour être certaine qu’il connaît la réponse.  J’ai oublié le titre, c’est l’histoire de…  L’auteur c’était pas son vrai nom, il était déjà connu sous un autre nom…  C’était le Nobel ou le Goncourt? Elle bat des cils vigoureusement et lui ouvre des portes grandes comme ça avec un naturel que j’envie.  Ça semble si simple.

Uguay,  Poèmes.  C’est si beau.  Et il voit rien de rien.

Sade, soupir.  Prendre le tout avec philosophie.  Boudoir ou pas.

Radiguet,  Le Diable au corps.  Évidemment, inaccessible, sur la tablette du haut.  Je m’avance vers le petit escabeau.  C’est le moment qu’elle a choisi pour s’asseoir sur la dernière marche afin de poursuivre sa conversation agréablement en bloquant tout l’espace entre L et Q, déployant l’arsenal dans un angle sans doute séduisant.

Kundera,  La vie est ailleurs.  La mienne sans doute.

Jardin qui peuple comme toujours les tablettes de la deuxième chance.  Il me donne soudainement (pas mal tout le temps, en fait) la nausée.  Trop de sucre.  Le libraire, un peu hésitant, lui recommande une histoire d’amour.  Peut-être qu’il commence à comprendre.  Elle insiste.  Est-ce qu’il n’aurait pas encore autre chose pour elle?  Je rebaisse la tête vers les rayons.

Gogol,  Les âmes mortes.  Faulkner.  Tandis que j’agonise.

Ernaux,  Les années.  Ce livre que j’aurais voulu écrire.  J’en ai presque eu l’idée, quand j’ai emprunté à ma grand-mère sa vieille boîte de fer qui contenait un trésor.  J’ai passé des soirées entières à numériser sa vie et même un peu, celle d’avant.  À remonter le temps.  À chercher ce qui s’est passé entre un portrait de 1938 et sa photo de noces, de 1945.  La distance entre une toute jeune fille pétillante et une femme devenue vieille sans l’être vraiment, déjà absente.  Une histoire qui se répète.  Une idée impossible  à concrétiser.  Je sais pas combien de femmes se sont appelées Émilie à travers le Québec.  Trop.

Eco,  Le signe.  Elle est passée devant lui pour se rendre vers la caisse, hanches roucoulantes.  Éternisant l’instant.  Elle est finalement sortie, fière, tête haute, certaine de son charme, indéniable.  Il est allé refermer doucement la porte qu’elle avait laissée entrouverte.

Duras,  L’amour.  Autant je l’aime, elle, autant je n’ai jamais rien compris à ce bouquin.  Mais ça fait si longtemps.  Et si je tentais à nouveau?  Je ne sais pas.  Peut-être pas maintenant.  Après quelques minutes, le libraire qui a sans doute oublié ma présence quelque part dans les B discute de la cliente précédente avec son collègue.  « J’étais tellement gêné, je savais plus quoi faire.  Et ça servait à rien non plus de lui proposer des livres que j’aime, elle n’avait manifestement pas la culture que ça prend pour vraiment les apprécier… »

Bobin,  L’Inespérée.

Agamben,  Nudités.  J’ai déposé la pile sur le comptoir.  On a échangé un sourire.  Et un silence.

J’ai payé et je suis sortie.

Refermant bien la porte.

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10 réflexions au sujet de « Des trajectoires diagonales [et de la lecture] »

  1. Oooohhh, billet joussif (je confesse une certaine bibliophilie).

    Tu connais Vincent Delerm (le fils de…)? Kensington Square, Quatrième de couverture. :)

  2. @MlleB: Merci :) Delerm? Non, pas du tout. J’avoue que mes références musicales n’ont jamais été très franco, ce qui transparait forcément dans mes titres ;) D’après Wiki, lui et moi on a passé notre adolescence en écoutant la même musique alors on devrait se trouver un terrain d’entente quelque part dans mes playlists. Merci de la découverte ;)

    @Nathalie: Merci, ça fait toujours plaisir :)

  3. Oui… c’est si simple de faire la ‘pute’. D’un autre côté, ça ne marche pas avec tous les gars.

    Quoi faire quand ça arrive? parce que… fatalement… tout finit par arriver un jour…: Jouer le jeu? ou pas?

  4. Jouer le jeu, non.
    Je préfère encore regarder la game, c’est moins risqué.

  5. Cela a un petit côté cynique et désabusé mais c’est vrai que c’est bien agréable parfois d’observer le ridicule de nos contemporain(e)s…

    Après, à rester immobile, on n’avance pas toujours mais on peut garder intacte notre capacité d’imaginer… ;-)

  6. Je sais, je devrais profiter du moment pour parler littérature, mais je préfère souligner l’apparation de ton nouveau «template». Il était bien l’ancien non?

  7. Une envie soudaine de changement s’est transformée en session de CSS gone wrong…
    Ça risque de changer encore dans les prochains jours…

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