Spoiled sick like milk you let sit too long [sad waltzes of Pietro Crespi]

Il y a eu un temps où elle s’appelait Rebecca.  Les soirs où elle finissait de travailler vers 22h, elle traversait le vieux pont de béton pour rentrer chez elle.  Les odeurs de la rivière Yamaska lui montaient au nez et elle évitait de regarder les balustrades d’acier couvertes de toiles d’araignées serties de terrifiantes tisserandes noires qui trimballaient avec une attention particulière leurs gros œufs blanchâtres collés au derrière.  Une fois passé le pont, elle faisait un long détour et s’arrêtait presque invariablement au dépanneur où il travaillait.  En un peu plus de 3 mois, elle l’avait fait passer par toute la gamme des émotions, de l’indifférence polie à l’amusement, de la curiosité à l’intérêt grandissant, devant l’assurance indéfectible et la fougue de la fille tout juste underage dont les yeux murmurent je te veux et je t’aurai.  

Puis, est venue la grande lassitude devant la valse délicate du manque d’audace de Pietro Crespi.  L’ombre du loup est passée près du pont un soir de juin.  Elle a rebroussé chemin pour finalement suivre la bête.  Il l’a attendu longtemps tous les soirs entre 22h30 et 23h, puis, enfin, il est parti à sa recherche.  Il l’a retrouvée des mois plus tard, travaillant dans un bar, faisant le service aux tables.  Il a tenté, à son tour, de la séduire avec cette voix toujours aussi pleine d’hésitations frissonantes, allant même jusqu’à frôler parfois son bras ou le creux de son dos.  Un soir, il s’est planté devant le juke-box où on pouvait choisir 3 tounes pour une piasse.  Il a d’abord choisi Hey, puis ensuite Here comes your man, des Pixies.  Il lui a dit au creux de l’oreille, de choisir la troisième, comme on demanderait la réponse à une question d’examen.  Impatientée par tant de détours, terrorisée à l’idée du loup qui dormait maintenant dans son lit et par le regard de son boss qui lui disait d’aller s’occuper au plus vite de la table numéro 7, elle a pitonné sans réfléchir, allant au plus simple, A-1.  Aerosmith, Dream on.  On s’étonnera au passage du fait qu’elle ne l’a jamais revu.

Il y a maintenant des années que le loup est mort.  Avec le temps, elle a perdu son assurance, essouflé sa fougue jusqu’à oublier son propre nom.  Elle a pris une autre couleur.  Amaranta.  Elle ne demande rien.  

Tôt ou tard, ils s’appellent tous Pietro Crespi.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s