Would you let me walk down your street [Naked if I want to]

Je me souviens encore de mon tout premier choc musical, comme une intense révélation.  Je n’avais pas plus de trois ans puisque mon frère n’était pas encore né.  La télé était allumée et c’était probablement une pub pour un disque classique.  On voyait les mains d’un pianiste qui parcouraient les touches à une vitesse fulgurante.  C’était peut-être du Liszt, je ne sais plus, mais c’était quelque chose de flamboyant dans le style.  J’ai regardé ma mère et j’ai dit d’un ton assuré : Moi aussi je veux faire ça.  Elle m’a dit que c’était difficile et que j’étais encore trop petite.  Je me souviens lui avoir répondu que non, c’était facile, que j’étais capable et qu’il suffisait de faire ça et je mimais les gestes du pianiste en répétant je veux, je veux, je suis capable.

Les années sont passées et pour une et sans raisons,  il n’y a jamais eu de piano sous l’arbre de noël, pas plus que de violoncelle ou de guitare basse électrique.  Le désir de jouer est resté entier et inassouvi.  Plus tard, à l’école, j’ai développé une haine féroce de la flûte à bec insignifiante puis de la flûte traversière dont le son me révulse encore un peu.

Je ne vibre que dans le vertige des cordes.  Est-ce dire que j’aurais été bonne, ça serait vraiment prétentieux de ma part.  En fait, je ne crois pas.  Le monde de la musique est resté pour moi plein de mystères.  Je n’ai jamais pu apprendre à la lire, malgré tous les efforts que j’y ai mis.  L’oreille et le par cœur m’a sauvé plus d’une fois pendant les années d’instruments à vents imposés.  Comme un blocage, un monde qui me reste partiellement fermé, interdit, qui me permet seulement de l’écouter dans l’ombre.  Spectatrice.

Ensuite est venue la passion du théâtre, brève mais intense.  L’amour du cinéma, bien alimenté par toutes les années en tant que commis d’un club vidéo, à regarder toutes les nouveautés bien sûr, mais surtout à remonter le temps des sections répertoires.  Des centaines de rêves éveillés, spectatrice, encore.

J’ai entrepris des études en arts visuels, puis j’ai bifurqué vers l’histoire de l’art.  L’attrait de la théorie, le rassurant du savoir devant l’errance de l’expérimentation.  Je n’avais pas l’impression de renoncer à l’envie d’être une artiste, mais plutôt la conviction qu’avec la pratique contemporaine, on peut (on doit?) être artiste en maîtrisant la théorie plus que la pratique, mais jamais l’inverse.  Pour être forte en théorie, j’étais forte, mais les questions pratiques (coût d’un atelier, des matériaux, temps à y consacrer) ont bien rapidement eu raison de la dite pratique.  Spectatrice, toujours.

Après le dépôt de ma thèse, il y a eu les années d’action.  L’achat d’une vieille maison à rénover, un projet artistique, architectural et paysager qui m’a complètement absorbé (moi et mes payes) pendant plus de quatre ans.  Une forme d’art total alliant les connaissances rationnelles et l’instinct, l’histoire (patrimoine architectural et botanique), la structure, les formes et les compositions, la couleur, le temps comme instrument, le vivant comme matériau.  Et aujourd’hui, de tout ça, ne reste que des photos, au fond d’un tiroir, au sens figuré comme au littéral.

Et quand tout disparaît, la musique, les rêves, les images et l’histoire de ce que ça aurait pu être, reste les mots.  La base de tout.  26 lettres à partir desquelles tout est possible.  Jouer, enfin.  Faire entendre une musique, peindre des images, construire un château, remonter le fil de l’histoire, donner à rêver.  26 lettres fascinantes et terrifiantes à la fois, par la force et la fragilité du pouvoir de les faire danser.  Une angoisse qui monte parfois devant la blancheur de l’écran comme devant la nudité qu’elle me laisse.  L’anxiété des rêves qu’on ne réalise pas comme autant de rencontres décalées qui fait dire que si c’était un autre temps, un autre lieu, il y aurait eu un autre monde des possibles.

Mais une voix intérieure de plus en plus rassurante qui te dit que c’est si beau justement parce que c’est totalement inutile et que ça ne sert donc à rien d’avoir peur de ton ombre.  Peur d’être dans l’ombre.  D’y rester.  Ou d’en sortir.

Parce que t’as 26 lettres et t’as tout ce qu’il te faut.

Be ready to get confused [human behaviour]

Il y a les mots qui s’additionnent pour mieux finir par soustraire les concepts.  Ceux qui multiplient les pistes et ceux qui divisent.  Il y a ceux qui s’inventent et ceux qui se travestissent, ceux qui ne bernent que l’auteur.  Ceux qui le disent sans le dire, ceux qui dévoilent sans savoir.  Ceux qui mentent ou ceux qui font semblant d’ignorer la question.  Ceux qu’on dit pour rire, ceux qu’on dit sans penser, ceux qui frappent, blessent et laissent des marques sous la peau.  Ceux qui crient et ceux qui sont sourds.  Ceux qui s’échangent en parallèle sans jamais se toucher et ceux qui s’enflamment sans même qu’on les souffle.  Ceux qui tournent autour, ceux qui passent à côté, ceux qui se sauvent, ceux qu’on échappe ou ceux qui se perdent.  Ceux qui hantent et ceux qui s’oublient.  Ceux qu’on trouve quand il est trop tard, ceux qu’on voudrait redire autrement ou ceux qu’on voudrait effacer.  Les mots impossibles à écrire et tous les autres, impossibles à traduire.

Il y a les oui qui veulent dire peut-être, les peut-être qui veulent dire non et les non qui veulent dire… je ne sais plus.  Il y a les à bientôt qui veulent dire oublie-moi, les je t’appelle qui veulent dire attend-moi, les ça va? qui ne veulent pas de réponse, les j’ai envie de te voir qui veulent dire j’ai envie de baiser et les baise-moi qui ne veulent plus rien dire du tout.

Et encore plus triste que ça, il reste les t’as tellement rien compris que j’ai même plus envie de t’expliquer.