All the young dudes [l’étudiant]

J’ai su qu’il était là avant même de le voir.  J’ai attendu quelques secondes de plus et j’ai levé les yeux au moment où la porte du métro se refermait derrière lui.  J’ai rapidement croisé son regard puis, je me suis replongée dans la Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig.  Il s’est faufilé à travers la foule compacte et a déposé son sac de livres à mes pieds.  Je me suis adossée à la porte du fond tandis que me faisant face, il a posé sa main droite contre la porte, à un centimètre ou deux de ma taille.  Tenant mon livre de la main gauche, j’ai passé le bras au dessus du sien et me suis légèrement retournée de façon à ce que ma jambe puisse presque frôler la sienne.  Son corps a suivi le même mouvement et sa main gauche presque appuyée sur mon épaule droite a ouvert les pages d’un livre d’histoire économique.  Entre ses bras, j’ai lu sans cesse la même phrase (sans rien y comprendre) dans l’espace-temps de cinq stations de métro.  Soudainement troublée, perdue entre l’anonymat et l’intimité fortuite, respirant l’odeur suave de sa peau et ne pouvant capter de lui que les détails.

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I want a better place [or just a better way to fall]

Dimanche matin, mon ordinateur est mort.  C’est pas vraiment une surprise, il était sous respirateur artificiel depuis quelques mois, mais je me disais naïvement, tant qu’il y a de la vie y’a de l’espoir…  Et quand y’en a plus, ben y’en a encore?  Bon, ben pas cette fois là ça a l’air.  Je m’organise pour lui trouver un successeur avant d’avoir le regard fou de Jack Nicholson dans The Shinning, ce qui veut dire que ça ne devrait pas être trop long (or be scared, be very scared).

Bref, dimanche a donc été une journée de merde, premièrement parce que j’ai passé beaucoup trop de temps dans la phase du déni.  Démarrer en mode sans échec, des fois, ça suffit pas.  J’ai essayé de lire mais j’étais trop énervée pour une activité aussi zen.  Je suis allée faire les courses et évidemment, c’est cette fois là que je suis revenue avec un contenant percé qui s’est vidé dans mes sacs.  En retournant faire l’échange je suis aussi passée par la pharmacie.  Même pas moyen d’acheter du mascara sans me tromper.  Quelqu’un peut me dire pourquoi ça existe du mascara brun foncé?  Et pourquoi ils essaient de te refiler ça dans un emballage identique au noir avec la mention brun foncé en caractère de taille .006?  Connerie.

Évidemment, mon chat qui est en pleine période de mue en a profité pour vomir sa vie pendant mon absence.  Mais juste ça, c’était pas assez.  Fallait qu’il s’exécute aussi dans mes souliers.  Pas dans les vieilles godasses qui trainaient sur le bord de la porte, non.  Dans mes ballerines roses en tissus.  Ok, elles trainaient elles aussi à côté de la porte…  mais, come on,  c’était pas une raison.  Les bêtes c’est de l’amour inconditionnel qu’ils disent…  J’pense que j’ai un doute, là.  Soit c’est ça, soit il a juste pas l’instinct de survie.  Le con.

Là, j’ai vraiment essayé de me calmer.  Malheureusement, c’était trop tard pour retourner acheter du vin à la saq.  J’me serais bien fait livrer un hug, mais comme c’est actuellement en rupture de stock, j’y suis allée pour du St-Hubert (et je culpabilise depuis).  Je me suis installée devant la télé pour regarder un film que j’avais enregistré il y a deux semaines,  Mr. Nobody.  Je sais, parait que c’est pas vraiment bon, mais j’avais besoin de me consoler un peu.  Je sais pas pour vous, mais moi, les yeux de Jared Leto, ça me console d’à peu près n’importe quoi.  Ben criss.  Un fuck d’horaire.  C’est un autre film qui s’est enregistré.

Finalement, je me suis retrouvée devant un documentaire sur l’holocauste.  Comme quoi y’a pire dans la vie.  J’imagine.

All the young dudes [le guitariste]

C’est fou comme on peut se dire «nah, pas mon genre» et puis changer d’idée dès que le gars prend sa guitare et se met à chanter.  Assise sur un banc autour du bassin encore vide du parc Outremont, je l’écoutais en faisant semblant de lire sous les premiers rayons de soleil printaniers.  J’me disais que ça serait sympa pour une fois, d’avoir un homme à moi dans ce genre là.  Plus ours que loup.  Je l’ai imaginé juste là, à côté de moi, échangeant des regards langoureux et complices entre les lignes, entre les accords et j’ai pensé que le moment aurait été parfait, à un détail près.

S’il avait chanté autre chose que Fuck You! de Cee Lo Green.

There’s no returning from the places we’ve been [the storm moved away]

J’ai fermé la lumière du bureau sans fenêtre plus tard que d’habitude et franchi la porte de verre trempé sans entendre le déclic de la serrure magnétique.  La grille de métal était déjà abaissée sur l’escalier.  L’ascenseur surchauffé est descendu de deux niveaux avec la lenteur des choses qui laissent planer l’incertitude.  Après le long et étroit corridor blanc où on n’entend que le bourdonnement des néons, j’ai enfin poussé la porte d’acier qui donne sur la petite entrée de côté.  Dehors, la lumière grise tirait sur le blanc, on voyait presque de la brume.  La première bouffée d’air attendue depuis huit heures sentait l’huile, les botchs de cigarettes, le café froid renversé et la merde de pigeon.

Après une dizaine de pas, la bruine s’est changée en gros flocons de neige mouillée qui simulait l’orage.  J’ai opté pour le métro.  Toujours cette odeur oppressante d’huile mêlée cette fois à celle du métal, de l’humidité et de la sueur.  Attendre en écoutant Oh! you pretty things à plein volume.  Laisser passer un métro parce que trop de monde.  Activer la touche replay au moins cinq fois.  Fuir un regard louche, insistant.  Changer de ligne à Berri.  L’air semble si lourd, de plus en plus rare.  Respirer lentement, profondément.  En vain.  Manquer d’air.  Sentir un long frisson désagréable qui précède les étourdissements.  Se concentrer sur la musique de Bowie, sur chaque note, chaque mot, pour ne pas laisser la panique prendre toute la place.  Le monde devient flou.  État second.  Puis, retomber en mode random.

Je ne me souviens pas comment j’ai atteint la sortie.  Mais étrangement, la première chose que j’ai perçu en passant la porte, c’est les rayons du soleil et une lumière chaude, tellement qu’au cinéma, on aurait cru à un mauvais raccord.  Au même moment, dans mes oreilles, y’avait Weather Reports, de Bright Eyes et c’était magnifique.  Le ciel était drôlement divisé, un peu rose orangé à gauche, bleuté au dessus de ma tête et toujours d’un gris sombre derrière, au dessus du centre-ville.  J’ai eu l’impression de ne pas savoir si le trajet de métro a duré 10 minutes ou 5 ans.  Comme deux univers éclatés dont on ne sait plus trop où ils s’entrecroisent.  C’est soudainement redevenu facile de respirer.  D’oublier.  De regarder ma vie avec la même distance.

J’aurais même pu dire que le moment était parfait, s’il n’y avait pas eu ce rat mort sur le trottoir, à trois maisons de chez moi.