Baddest behaviour [I wanna see y’all on y’all ]

La vie est étrangement facile et douce avec certaines personnes d’une grande distinction naturelle, spirituelles, affectueuses, mais qui sont capables de tous les vices, encore qu’elles n’en exercent aucun publiquement et qu’on n’en puisse affirmer d’elles un seul. Elles ont quelque chose de souple et de secret. Puis, leur perversité donne du piquant aux occupations les plus innocentes, comme se promener la nuit, dans des jardins.

—Marcel Proust Les Plaisirs et les Jours
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De la mémoire du corps

J’étais étendue sur le divan, par manque d’envie d’aller tout de suite au lit.  Je venais tout juste de rentrer, encore une fois à pied malgré l’heure tardive et en prenant bien soin de passer par le chemin le plus long.  J’ai baissé les yeux pour oublier un instant où j’étais, pour oublier la fin.  Dans le noir de l’appartement, je sentais encore sur ma peau la brise du vent et les rayons du soleil.  Les sensations de la journée semblaient inscrites, enregistrées et rejouées encore et encore.  Les empreintes de tous ces frôlements légers me revenaient par vagues successives, comme pour me rappeler que parfois il n’y a rien et pourtant, tout y est.  

Yeah I know who you remind me of [catch]

C’était la fin de l’hiver. Je rentrais chez moi d’un pas pressé, après une journée de travail terminée plus tard qu’à l’habitude. Le ciel déjà noir aurait pu être trompeur, mais il était quand même près de neuf heures.

C’est d’abord le son de ses bottes, trainantes, avec une insistance presque insolente sur le trottoir qui a attiré mon attention. Son pas semblait prendre un malin plaisir à s’accorder au mien. S’arrêter au même moment sur un coin de rue. Repartir du même pied. Marcher dans la même trace. Faire le même bond devant la flaque. Et toujours, garder la même distance d’environ cinq pas, cinq secondes, derrière moi.

Je me suis retournée, à peine un instant, pour découvrir un garçon tout frêle de sept ou huit ans, sans tuque ni foulard, portant sur le dos, son sac d’école. Je ne suis pas sûre si j’ai pensé qu’il était tard pour rentrer de l’école, ou d’ailleurs. Avec le temps, en ville, on ne s’étonne plus de grand-chose. On passe notre chemin. On reste à l’intérieur de soi.

J’ai traversé sur la rouge sans trop réfléchir. La voiture roulait vite, mais j’avais le temps. Puis j’ai entendu les pas du gamin qui m’avait suivi sans réfléchir, sans regarder, à cinq pas derrière. Cinq petits pas que je n’ai jamais trouvés si grands. Le conducteur a évité l’enfant sans même ralentir sa trajectoire, en déviant un peu. J’avais le cœur battant en écoutant toujours le son exaspérant des bottes du petit qui n’avait même pas modifié son rythme. Sa confiance aveugle, intacte.

Et ça m’a fait penser au bébé écureuil, orphelin et vaguement désorienté qui se promenait dans le parc Laurier l’été d’avant, suivant à la trace le gamin fanfaron qui l’avait trouvé, sans savoir s’il aurait, au bout du compte, des pinottes ou des pichenottes.