L’Appartement, 3e gauche [corridor]

Je suis en train de lire La Vie mode d’emploi, de Georges Perec et j’ai eu envie de faire un exercice, juste pour voir quelles histoires je pourrais raconter, à partir de la simple description de mon appartement et des objets qui s’y trouvent.  Bienvenue à ceux qui veulent tenter l’expérience

La porte de l’entrée principale de l’appartement de Mademoiselle V s’ouvre sur un grand corridor plutôt sombre.  Les murs sont peints d’un gris beige foncé (portobello) dans la partie inférieure et de deux tons plus clair (chanterelle) dans la partie au dessus de la boiserie peinte de blanc.  Des petites fissures sont encore apparentes alors que les plus grandes ont été réparées avec soin.  Sur la portion du mur allant vers la gauche, entre les deux entrées qui donnent sur la grande pièce double qui sert de bureau et de chambre à coucher, on peut voir une affiche blanche avec des dizaines de citations de femmes ayant en commun le fait d’avoir été sex symbol.  « When I’m good, I’m very good, but when I’m bad, I’m better » – Mae West.  « It’s not true I had nothing on, I had the radio on » – Marylin Monroe.  « I’m not bad, I’m just drawn that way » – Jessica Rabbit. (etc.)  Elles sont inscrites en gris clair à la manière d’un caligramme illustrant des courbes féminines suggestives formée par les volutes de fumée qui surmontent un vieux fer à repasser (rouge).  Au bas, l’inscription suivante : Dirty Laundry Vineyard, Summerland B.C.

Tout près de la porte, un miroir récent dans un cadre de bois doré datant du début du siècle précédent.  Au mur, face à la porte, quatre crochets sur lesquels sont suspendus un sac à main gris, un sac de toile couleur kaki, une veste de laine noire et trois foulards de couleurs différentes (rouge brique, bleu lavande et sarcelle).  Au sol, trois paires de souliers féminins (taille 37 1/2).  Des talons hauts à lanières noires style 1940, des souliers plats pour la marche et une paire de sandales rouges laissée là dans l’espoir d’un été indien.  Sous les crochets, un vieux banc de chêne.

Ce banc avait été acheté en août 2003 lors d’un séjour dans un petit village perdu situé près du lac Frontière que Mademoiselle V avait fait dans la famille de celui qui était alors son mari.  Ils avaient alors parcourus les antiquaires et brocanteurs de la région, à la recherche d’une bercelonnette fin XIXe ou début XXe siècle en bon état, mais celles disponibles ne convenaient pas.  Dans le coin d’un vieux hangar, derrière des tonneaux de bois et une roue de charriot, la jeune femme a remarqué un banc assez large pour deux personnes avec dossier et accoudoirs, somme toute rustique malgré quelques ornements discrets, malencontreusement récemment peint en jaune vif.  Il a tout de suite été clair pour elle qu’elle ne repartirait pas de là sans ce banc.  Après avoir marchandé un peu et discuté de la provenance du banc (semble-t-il acheté au curé de la paroisse voisine qui le gardait sur la galerie du presbytère), le prix final a été fixé pour 125 dollars.  Dans les mois qui ont suivis, le banc a été soigneusement décapé, légèrement reteint (chêne doré) et verni.

Deux années plus tard, à la date de son anniversaire de mariage (cette fois célébré en tant que nouvelle célibataire), Mademoiselle V s’est offert une longue fin de semaine en solo dans la ville des éternels dimanche après-midi (Québec).  Luxe d’une suite privée,  longues promenades dans le parc du domaine Maizerets, errances dans la ville, dîners aux meilleures tables. Le dernier après-midi, après avoir acheté deux estampes et une série de cartes postales datant entre 1902 et 1916, elle est entrée au Musée de l’Amérique française.  Elle avait souvent eu envie de s’y arrêter lors de ses précédents passages, mais son mari, peu emballé par les musées, trouvait à chaque fois une formidable excuse pour remettre cette visite à une prochaine fois.  Dès les premières salles d’expositions, son regard a été attiré par un banc en tout point semblable à celui que son mari lui avait laissé au dernier moment des négociations, considérant qu’il ne valait rien.  Sur le cartel à coté de la vitrine, avec un peu de surprise, elle a pu lire : banc d’église, première moitié du XVIIIe siècle, Saint-Pierre-de-l’Île d’Orléans.

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Une réflexion au sujet de « L’Appartement, 3e gauche [corridor] »

  1. Je ne sais trop pourquoi mais ton post m’a fait penser à cette chanson de Lennon.

    Peut-être l’idée d’être assise sur ton banc et de maintenant regarder le monde go round and round…:)

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