Des fois, j’ai peur un peu [des fois, j’ai peur beaucoup]

Tu quittes le bar où le 5 à 7 s’est étiré jusqu’à 10 et tu sens en parfait état.  La nuit est belle et c’est pas si loin alors tu marches (oui, encore).  Tes pensées claires au début s’entortillent lentement, au même rythme que tes pas.  T’as passé une belle soirée, tu te sens bien, juste tipsy, légèrement euphorique.  Puis, tout d’un coup ça part dans un autre sens.  Tu repenses à un détail qui t’as fatigué toute la journée.  Ce matin là, quand t’étais sous la douche vers 8h, t’as entendu la sonnette de la porte.  Évidemment, tu pouvais pas répondre.  Quand t’es allée voir y’avait rien, plus personne, pas de courrier, pas de petite note.  Un jeudi matin, qui ça peut bien être?  Ça peut pas être personne de ta bande de lève-tard, ni la dernière fréquentation.  Et de toute façon un ami n’aurait pas sonné, parce que ça fait peur au chat.  C’est pas le jour des Témoins de Jéhovah, ni de la guignolée.  Pas le genre des voisins non plus.  C’est probablement rien, mais tu peux pas t’empêcher d’y penser.  Y’a une association que tu fais dans ta tête et que t’as plus où moins essayé de faire taire toute la journée.  Tu te demandes si ça avait pas sonné à la porte tôt le matin, la veille ou l’avant-veille de la fois qu’en rentrant après le travail, t’as eu le choc de réaliser que tu t’étais fait volé…  Tu te demande si on a pas sonné pour vérifier si t’étais partie au boulot, si t’avais laissé le champ libre, quoi.

T’as monté tranquillement les marches jusqu’au troisième en réalisant que l’effet du dernier « pour la route » commençait à embarquer dans le système.  Tu cherches tes clés pendant une éternité ou deux et une fois que tu les as, tu zigonnes longtemps avant de finir par la tourner dans le bon sens.  T’as refermé la porte derrière toi et t’es plongée dans le noir total de l’appart quand soudainement t’entends un bruit sourd en provenance de la cuisine. Tu t’étires pour regarder d’où provient le son et c’est là que ton cœur fait trois tours.  Tu vois la faible lueur d’une lampe de poche qui éclaire un peu le couloir qui mène à la cuisine.  Fuck, y’a quelqu’un!!!  Tu capotes, mais tu figes en même temps, tu te demande si tu dois t’enfuir en courant où simplement te mettre à crier et tout ça se passe en une fraction de seconde, celle juste avant que le chat accoure en sortant de la cuisine pour t’accueillir et où en baissant les yeux pour le voir, tu remarques au passage ton iPhone dans ta main droite, qui illumine, faiblement, vers la cuisine.

Et je sais pas pourquoi j’ai spontanément écrit ce texte là au tu plutôt qu’au je.  Peut-être pour essayer de sauver le peu d’orgueil qui me reste.

De la peur [et des traumatismes]

Merde, il s’est retourné plusieurs fois en chemin, il m’a vu c’est sûr. Y’avait quand même l’air un peu saoul quand il marchait.  Mais qu’est-ce qu’il fout là, immobile, à mi-chemin du tunnel, de dos, les deux bras qui bougent un peu ramenés devant lui au niveau de la taille…  Bon y’é pas en train de pisser, ça fait toujours ça.  Mais qu’est-ce qu’il fout…  Il vient de se retourner la tête encore.  Fuck, tu le sais ce qu’il fout.  C’est quoi l’idée aussi de marcher du centre-ville à Petite-Patrie, à presque une heure du matin.  Oui, il fait pas froid, la nuit est belle pis t’aimes ça marcher mais criss, un soir de pleine lune en plus, c’était sûr t’allais encore rencontrer un osti de freak.  Ok, respire.  T’as comme pas le choix de passer à côté…  Et c’est quoi le pire qui peut t’arriver?  C’est pu comme quand t’avais 11 ans et que le vieux dégueulasse avait ouvert son manteau avec rien en dessous en plein milieu du pont Barsalou.  Au pire, tu vas rire hein.  Tu vas rire, oui, c’est ça.  Bon respire, là, ça y est, dans 3-2-1 tu vas passer à côté.  Bon, il se tasse un peu, il relève la tête pour me regarder passer, je baisse les yeux pour jetter un coup d’oeil sur ses mains (oui, juste ses mains)…  Ah ben merde que j’suis conne.  Tu vas rire, oui c’est ça hein…  Il était en train de fucking texter.

De la voix qui hurle sans bruit

Il est de certaines combinaisons de regards d’une subtilité toute simple — où le caprice et la raison, le sérieux et la folie sont tellement confondus, que tous les langages de Babel déchaînés en même temps ne sauraient les exprimer — ils se communiquent et s’attrapent si instantanément, qu’on peut à peine dire de qui provient la contagion.  Je laisse à l’enflure de nos faiseurs de phrases le soin de noircir des pages à ce propos.

— Laurence Sterne,  Voyage sentimental en France et en Italie

Kiss a frog and then dissect [gotta find out what’s inside]

— V, viens jouer avec nous, on a capturé des grenouilles!

— Si y’a la couleuvre de l’autre jour, moi j’y va pas!

— Ben non, Yannick l’a libéré de son bocal tantôt, y t’achaleras pu avec!

On est partis à la course nus pieds dans le sable, traversant la distance qui séparait les deux chalets.  On a retrouvé les autres sur la butte où il y avait le gigantesque saule, pas loin du quai.

— Regarde, on en a pogné deux petites vertes pis un gros toute bossu dans le dos!

— ouache…  mais les petites sont pas pire cute…

Pendant un temps, la cousine de Yannick a eu l’idée de jouer au mariage: les deux petites étaient les mariés et le gros crapaud était le curé.  La cérémonie s’organisait tranquillement sur un tapis de marguerites et de pissenlits et puis tout d’un coup Yannick a trouvé ça plate.  Il a pris le crapaud et en le maintenant par les pattes de derrières, il a fait quelques mouvements d’hélice avec son bras.  Il l’a ensuite reposé par terre et tout le monde a observé la bête étourdie.  Fred a voulu essayer lui aussi.  Tout le monde riait sauf moi.  Yannick me regardait.  Le cœur battant, je savais ce qui s’en venait.

— Ok, c’est à ton tour!

— Non, je veux pas.

En regardant par dessus son épaule pour être bien sûr que les parents étaient trop loin pour entendre, il a répliqué : « Tabarnak que t’es bébé toi! »

— Je suis pas bébé, j’ai 8 ans.  Et j’ai pas envie d’y toucher.

— Ton petit frère a 5 ans et il l’a touché lui, je sais pas de quoi t’as peur, bébé lala

— Aweille, c’est juste pour le fun, ça lui fait même pas mal!

— Si tu le fait pas, on va dire à tout le monde que t’es rien qu’un bébé…

 Fred m’a expliqué comment le maintenir entre le pouce et la paume intérieure de la main et Yannick, fier, m’a tendu le crapaud.  Je l’ai pris et j’ai commencé à faire le mouvement d’hélice avec le bras.  Au troisième tour, je l’ai senti tressaillir dans ma main.  J’ai sursauté et lâché prise, ce qui a eu pour effet de propulser la bête d’abord solidement contre le tronc de l’arbre, puis au sol.  Yannick m’a dit avec le sourire en coin : « Viens donc voir ce que t’as faite, la peureuse! »  Quand je me suis approchée pour voir, le crapaud était sur le dos et son ventre était complètement fendu à la verticale.  Pendant quelques secondes encore, j’ai vu son cœur battre.  Et Yannick qui riait.

— C’est plate vos jeux, moi je m’en va!

Je suis repartie en marchant tranquillement vers le chalet, avec le petit frère sur mes talons.  Je me suis cachée derrière la cabane du jardin et j’ai pleuré en silence toutes les larmes de mon corps, sur le sort d’un crapaud.