De la lecture [notes sur les débuts]

Il n’y avait pas de livres à la maison.  Parce que les livres, une fois qu’on les a lus, ça sert seulement à ramasser la poussière.  Il y avait un dictionnaire Robert, un Grévisse (Le français correct), un livre sur Paris avec des tonnes de photos qu’une tante m’avait acheté parce qu’elle avait remarqué que je pouvais passer des heures à regarder le sien quand j’allais en visite chez elle et il y avait les guides de l’auto de mon père.

Alors au début, je lisais les journaux.  Je me souviens d’un week-end de canicule de juillet où j’ai tout lu sur le mariage de Lady Di et du prince Charles.  Mon père disait regarde, j’en reviens pas, la petite sait lire déjà.  Ma mère disait, en roulant des yeux les bras au ciel, il fait si beau, va donc jouer dehors avec les autres.

La professeur a dit que c’était une bonne idée de m’abonner à la bibliothèque municipale.  C’était trop loin de la maison pour que je puisse m’y rendre seule.  Mon père allait m’y reconduire.  Regarde bien ta montre, quand la grande aiguille sera sur le 10, tu reviens à la voiture dans le stationnement, je t’attends ici.  Fallait faire vite, parce que c’était long au comptoir, faire étamper toutes les petites cartes dans la pochette au dos de la dernière page par Madame Thérèse.  Il y avait une limite de 5 livres pour deux semaines.  Très vite, j’ai dû trouver une solution pour contourner la règle.  J’ai demandé à ma mère de prendre un autre abonnement au nom de mon petit frère.  Madame Thérèse étampait les Alice détective à coup de dix, sans même un petit sourire en coin.

You’d never believe the shitty thoughts I think

Rien n’est plus douloureux que ces phrases formées, qu’on a l’appétit de dire, et qu’on doit laisser se dissoudre en soi alors que leur expression est le seul mode connu pour s’en défaire.                  — Pascal Quignard, Vie secrète 

Alors j’écris

et je réécris

encore

encore

encore

I’m ambitious [when giving up]

Je sais pas comment t’as réussis ça.  Le pire timing du monde.  Deux fois.  La première fois que tu t’es manifesté dans mon inbox, j’étais en train de brailler toutes les larmes de mon corps.  Nah, j’exagère.  Mon côté drama queen.  N’empêche que j’étais déçue.  Blessée.  Je pensais connaître quelqu’un.  J’avais pas encore de mots encore pour définir ce qui me reliait à lui.  Au minimum, un grand sentiment d’amitié, d’affection, d’affinités déjà étalé sur quelques années.  Au maximum, qui sait.  L’envie de tester la ligne entre les deux, peut-être.  J’savais pas encore qu’il fallait pas s’en faire autant pour un gars qui n’est pas celui qu’on pensait qu’il était.

Alors j’ai dû renifler et te faire une réponse générique ben plate.  Merci, c’est gentil, ça fait toujours plaisir de savoir qu’on touche parfois une corde sensible (et c’est vrai).  Non, je ne pense pas qu’on se soit déjà rencontré quelque part (et c’est vrai aussi, mais là, pour la forme, je fais semblant de pas savoir que tu le sais aussi bien que moi).  Je ne sais pas si j’ai googlé ton nom à ce moment là.  Peut-être que j’ai pas trouvé grand chose.  Mais au fond, peut-être que j’avais juste pas la tête à ça.

Je pense qu’il est passé six mois, peut-être huit avant que je revois ton nom écrit en bold.  C’était charmant comme message.  Juste pour te dire que ce que tu écris me touche toujours autant.  Merci.  Trois semaines avant, l’histoire aurait sans doute été différente.  Là, j’étais libre, sans l’être vraiment.  J’ai jamais été très bonne pour gérer ces moments là, quand tout arrive en même temps (ça serait pas possible de vous étaler un peu dans le temps, des fois?)  T’as proposé d’aller prendre un café.  Ce qui est drôle, c’est que lorsque j’ai répondu, j’étais vraiment convaincue d’avoir dit oui.  D’avoir même eu l’air enthousiaste.  Quand j’ai relu ma réponse attentivement, trois semaines plus tard, je me suis rendue compte que c’était confus et j’ai compris pourquoi tu n’avais pas répondu.

J’ai pas osé te relancer.  J’ai eu peur d’avoir l’air de vouloir profiter.  J’avais regooglé ton nom.  Je me suis rendue compte que ta carrière avait pris son envol.  J’étais impressionnée.  Et je ne suis même pas certaine de savoir si c’est par ton talent ou par l’éclat dans tes beaux yeux verts.  Ta passion pour ce que tu fais ou ton sourire.  Parce que tu as l’air d’être un homme bon.  Et que la bonté, je trouve ça sex.

Mais faut que je te dises, la dernière fois que j’ai pensé avoir trouvé la bonté, j’ai pris l’habitude de l’inviter chez moi.  Puis, un jour, j’ai compris que c’était aussi possible d’être la bonté incarnée pour tout le monde, sauf pour la fille avec qui tu couches.  Je pense qu’il n’y aurait pas de filles hystériques et que la paix serait sur terre si les hommes savaient (entre autre) la douleur intime d’une épilation intégrale POUR RIEN.  Il y aurait aussi beaucoup moins de dates annulées à la dernière minute.  Et plus jamais de recette complète de mousse à l’érable jetée à la poubelle. 

J’me dis souvent que si j’avais un meilleur don pour trouver la bonté (et le reste), peut-être que mes envies de solitude, de bord d’océan ou de fleuve, dans un chalet de bois avec une bibliothèque, un jardin et un grand danois (pas le blond, l’autre) qui monte la garde pour l’éternité seraient moins fortes.  Mais j’ai le don d’espoir, celui qui s’attarde et se perd un peu (encore souvent mais jamais bien longtemps), en attendant devant une mauvaise adresse.  C’est MA faute.  Les sens uniques sont toujours indiqués longtemps à l’avance sur les cartes.  Faut juste se donner la peine de lire comme il faut.  Je m’égare.  Encore.

Enfin, il y a trois semaines, un beau matin, t’as ouvert un compte instagram et tu m’as ajouté, avec quelques 30 personnes.  J’me sentais spéciale.  J’étais contente que tu te souviennes quand même de moi, après toutes ces années.  Finalement, en après-midi, t’avais ajouté presque 400 personnes.  J’me trouvais un peu plus ordinaire.  Puis j’ai vu les photos de ton nouveau né.  J’me suis désabonnée.

Mais finalement, je voulais juste te dire que même si on se connait pas réellement, même si j’ai pas pris le temps que j’aurais dû ou la chance que j’aurais dû prendre, même si je saurai jamais si t’es vraiment un homme bon, j’espère que t’as trouvé tout ce que tu cherches.  J’espère que t’es heureux.  Sincèrement.