Du poids de la terracotta [et des mots crève-coeur]

C’était vers la fin d’octobre.  Les fleurs fanées du pavillon avaient été arrachées et les plantes vivaces, rabattues au sol.  Mes outils de jardin nettoyés et rangés jusqu’au printemps.  De peine et de misère, j’ai glissé l’immense pot de terracotta qui contient l’hibiscus qui orne la cour intérieure sur la palette du diable et je l’ai attaché avec une sangle.  Je me suis dirigée vers la porte principale et l’adolescent qui travaille à la réception les jours de fin de semaine s’est empressé pour m’aider.

Je vais la laisser dans le petit salon qui est fermé derrière la chapelle pour l’hiver.  Ma mère va venir l’arroser de temps en temps, tu peux me prêter la clé?

Oui c’est sûr

Pendant que j’attends, l’infirmière en chef discute avec la fille d’une patiente près de l’ascenseur.

On a monté les thermostats le plus qu’on pouvait dans la chambre de votre mère, mais la pauvre elle se plaint tout le temps qu’elle a froid.  Nous on peut pas vraiment faire plus que ça.  C’est presque l’hiver et on a regardé, votre mère n’a que des petites blouses de coton et des vêtements d’été dans ses tiroirs.  Ça serait bien de lui acheter quelques vestes ou chandails de laine et un pyjama plus chaud, elle serait beaucoup plus confortable…

Ma mère elle a 92 ans.  Le médecin arrête pas de nous dire qu’elle passera pas l’hiver alors je vais pas dépenser tout l’argent pour lui refaire une garde-robe certain!

Her walk was soft and delicate with a thaumaturgical touch

Je marche sur le quai de la station Berri, ligne orange, jeudi soir 17h45.  Dans la foule de cette fin de journée, une femme marche à quelques pas devant moi.  Fin cinquantaine, mom jeans, chandail de laine un peu court mais bien coiffée, sacs de magasinage dans une main, le manteau replié sur l’autre avant-bras.  Un truc qui cloche dans son accoutrement.  Je suis un peu hypnotisée.  Je ne comprends pas par quelle erreur technique il faut passer pour arriver à ce résultat.  C’est plus fort que moi, je n’arrive pas à détacher mon regard complètement.  Je continue à l’observer, de dos, tandis qu’elle s’éloigne.  Je regarde autour et ce qui m’étonne encore plus, c’est que j’ai vraiment l’impression d’être la seule à avoir vu.  Ça me semble impossible, ce truc est visible comme le nez au milieu de la figure et pourtant…  Ça me fascine quand je réalise que les gens ne font même pas semblant de ne pas avoir vu (la surprise les trahiraient), ils ne voient pas, c’est tout.  Le metro arrive, elle entre dans un wagon et j’entre dans un autre.  La chose à faire aurait été de lui dire.  Lui éviter la honte de continuer son chemin encore longtemps comme ça.  Mais je n’ai pas trouvé comment faire.  Je sais pas non plus comment ça aurait été reçu.  Parce que finalement, ça demande plus de courage que je pensais de dire à une inconnue qu’un long morceau de papier de toilette probablement coincé je veux pas savoir où, forme une petite traîne au bas de son dos.

De la lecture [luxe des livres, luxe des mots]

Dans la chambre de ma cousine âgée de 3 ou 4 ans, il y avait une série d’une vingtaine de livres, l’édition complète des romans de la comtesse de Ségur que ma tante avait acheté dans la hâte de lui transmettre un jour le goût de la lecture.  J’étais fascinée par les reliures bleues et or et le médaillon de la page couverture qui contenait une belle illustration gravée.  À l’intérieur, il y avait d’autres belles gravures, mais c’était des vrais livres, avec des pages (plus de cent!) pleines de textes en garamond, sur un papier (Rives?) couleur crème qui sentait bon et un joli ruban bleu cousu à la reliure pour marquer la page.

Je m’assoyais au pied du lit et je lisais plutôt que d’aller jouer avec les cousins et le petit frère, tous beaucoup plus jeunes que moi (j’avais peut-être 10 ans).  Quand ma mère disait que c’était l’heure de partir, j’avais envie de pleurer.  Laisse-moi lire juste une autre page avant, c’est la fin du chapitre.  Ma tante a fini par céder et me donner la permission d’emprunter 2 livres entre chacune de nos visites chez elle.  Je devais promettre de leur faire très attention.  Avant de les ramener, j’avais le temps de les lire 2 ou 3 fois chacun.

Je me souviens de ces premiers moments de vraie lecture, dans ma chambre, sous la lampe rose.  Parfois jusque tard dans la nuit, avec ma robe de chambre déposée contre le bas de la porte pour que personne ne se doute de quoi que ce soit.  Le précieux livre entre les mains et un dictionnaire tout près, afin de mieux comprendre les mots saignées, camphre, serfs, grigou, buson, péronnelles, fricot, croquignoles, palefrenier…  Je répétais les mots taffetas, soie mordorée, mousseline, brocart, bords festonnés, organdi, tarlatane, linon, falbalas en contemplant les belles gravures.  Je me suis longtemps demandé pourquoi on respirait des sels et je ne sais pas si j’ai jamais trouvé ce qu’était l’eau de gomme fraîche.

Et finalement, ces livres, ma cousine ne les a jamais lus.