De la lecture [luxe des livres, luxe des mots]

Dans la chambre de ma cousine âgée de 3 ou 4 ans, il y avait une série d’une vingtaine de livres, l’édition complète des romans de la comtesse de Ségur que ma tante avait acheté dans la hâte de lui transmettre un jour le goût de la lecture.  J’étais fascinée par les reliures bleues et or et le médaillon de la page couverture qui contenait une belle illustration gravée.  À l’intérieur, il y avait d’autres belles gravures, mais c’était des vrais livres, avec des pages (plus de cent!) pleines de textes en garamond, sur un papier (Rives?) couleur crème qui sentait bon et un joli ruban bleu cousu à la reliure pour marquer la page.

Je m’assoyais au pied du lit et je lisais plutôt que d’aller jouer avec les cousins et le petit frère, tous beaucoup plus jeunes que moi (j’avais peut-être 10 ans).  Quand ma mère disait que c’était l’heure de partir, j’avais envie de pleurer.  Laisse-moi lire juste une autre page avant, c’est la fin du chapitre.  Ma tante a fini par céder et me donner la permission d’emprunter 2 livres entre chacune de nos visites chez elle.  Je devais promettre de leur faire très attention.  Avant de les ramener, j’avais le temps de les lire 2 ou 3 fois chacun.

Je me souviens de ces premiers moments de vraie lecture, dans ma chambre, sous la lampe rose.  Parfois jusque tard dans la nuit, avec ma robe de chambre déposée contre le bas de la porte pour que personne ne se doute de quoi que ce soit.  Le précieux livre entre les mains et un dictionnaire tout près, afin de mieux comprendre les mots saignées, camphre, serfs, grigou, buson, péronnelles, fricot, croquignoles, palefrenier…  Je répétais les mots taffetas, soie mordorée, mousseline, brocart, bords festonnés, organdi, tarlatane, linon, falbalas en contemplant les belles gravures.  Je me suis longtemps demandé pourquoi on respirait des sels et je ne sais pas si j’ai jamais trouvé ce qu’était l’eau de gomme fraîche.

Et finalement, ces livres, ma cousine ne les a jamais lus.

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Une réflexion au sujet de « De la lecture [luxe des livres, luxe des mots] »

  1. J’adore! La Comtesse ET ton témoignage qui ressemble en partie au mien (serviette en bas de la porte de ma chambrette de pensionnaire). Vers la même époque, j’avais aussi découvert « La bande des Cinq »

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