Would you hurt me like before? [I wonder if I’d care]

Je voudrais, un jour (ou une nuit), enfin écrire cette histoire sans début ni fin non pas comme une grande histoire de la guerre, de l’amour ou de l’amitié qui recense les événements marquants comme autant d’avancées militaires de tous ces personnages si charismatiques, les coups d’états en alternance avec les grandes signatures de traités de paix.

J’aimerais au contraire, pouvoir en faire une histoire du détail.  Assembler une fois pour toutes tous ces fragments qui semblent toujours ne rien vouloir dire lorsqu’on les prend un à un.  Les coudre ensemble à petit point invisible en suivant bien la trame des tissus, parce que déjà, tout y est.  Comme les éclairs et le tonnerre qui à la fin, ne changent rien à la réalité de la pluie.  Comme le chant des oiseaux qui, pour peu qu’on sait y prêter attention, annonce l’orage de façon infaillible alors que le ciel est encore bleu.

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I try to keep my skeletons in [I’ll never be anything you ever want me to be]

L’été est déjà amputé de moitié et je suis encore pliée en deux, dans les plates-bandes du pavillon MLL.  Une nouvelle bénéficiaire m’observe depuis le matin.  Elle n’a plus de famille ni de connaissances, ni toute sa tête, à vrai dire.  On m’a dit de me méfier, qu’elle pouvait montrer des signes d’agressivité.  J’ai presque eu envie de rouler les yeux devant l’infirmière.  La pauvre femme a l’air centenaire, toute squelettique, mesurant à peine 5 pieds avec de très longs cheveux blancs.

N’empêche, que quand je lui faisais dos, accroupie et bien concentrée (ou pas) sur ma tâche, je me suis mise à l’imaginer en train de saisir une de mes pelles à quelques pas derrière puis de m’assommer violemment sur la tête à plusieurs reprises.  Décédée suite à de violents coups de pelles, assénés par une centenaire sénile alors qu’elle faisait du jardinage (pratiquement) bénévole.  Ça me ferait une belle fin.  J’ai pouffé de rire et je me suis retournée.  Entre-temps, elle s’était approchée de moi, tremblotante, à l’aide de sa marchette.  D’une voix de fillette, elle s’est mise à me demander le nom de chaque fleurs de la plate-bande, accompagnant chaque réponse d’un « c’est beau » ou de « j’en avais des comme ça, quand j’avais ma maison ».  Puis au bout d’un certain temps, elle m’a dit « J’avais un beau jardin moi aussi vous savez.  Puis ils m’ont amené ici de force.  Je pense qu’ils vont vendre ma maison.  Je voulais mourir là-bas.  C’est pas chez-moi ici ».  Elle n’a pas attendu de réponse.  Y’avait rien à dire, de toute façon.

Elle a fait quelques pas puis, elle s’est penchée pour sentir les malva.  Malheureusement, elles sentent pas grand chose avant le coucher du soleil.  Elle s’est éloignée en quittant le petit trottoir pour faire deux pas dans l’herbe avant de s’arrêter tout net.  Elle a plié légèrement les genoux pour regarder le bas de sa jupe, puis, toujours accoudée à sa marchette, elle m’a regardé avec ses grands yeux bleus et m’a demandé : « Pensez-vous que si je m’assois un peu ici dans l’herbe, je vais tacher ma jupe avec le gazon ? »

Tout ce que j’ai pu penser c’est si je la laisse s’assoir par terre, c’est clair qu’elle ne se relèvera JAMAIS.  J’ai répondu en vitesse « Oui, oui, ne faite pas ça, vous allez toute vous salir par terre, allez juste là dans les belles balançoires à l’ombre des arbres, vous serez beaucoup mieux que par terre… »

Elle a répondu « Ah oui, c’est vrai », mais ses yeux disaient tout le contraire.