Petites histoires de mes vieux – V [Pépère Fontaine]

L’heure du diner est terminée, tous reviennent vers leur chambre aussi rapidement que la capacité de personnes (et de marchettes) du seul ascenseur le permet.  Monsieur LaHaye lui, n’utilise que les escaliers malgré ses 96 ans.

« Vous êtes tellement en forme Monsieur LaHaye, c’est beau de voir ça!« 

« Oh y’a rien là! J’t’habitué de monter ça des marches! La seule différence c’est que dans le temps, je les montais avec un frigidaire dans les bras« .  Il me tape un clin d’oeil de ses grands yeux bleus et retourne à son casse-tête dans le grand salon.  Charmeur va!

Derrière moi, j’entends Madame Beauchemin : « Pépère Fontaine! c’est pas votre chambre icitte, vous êtes encore perdu là, je vais aller vous reconduire, venez avec moi« .

Je les vois passer bras dessus dessous.  Il bougonne un peu, mais il se laisse conduire.  Elle revient vers sa chambre en haussant les épaules.  « Pauvre lui, il a pu toute sa tête, il retrouve pu sa chambre tout seul après les repas, faut que j’aille l’aider« .

Je l’ai vu ressortir de sa chambre peu de temps après, avec sa casquette, un foulard et son manteau.  Il a commencé à arpenter les corridors en s’arrêtant près de moi (un peu trop près en fait) à chaque passage, pour me regarder travailler, en faisant un signe d’approbation de temps en temps.

« Je fais bien ça Monsieur Fontaine? … Allez-vous marcher dehors cet après-midi? »

Il marmonne quelque chose tout bas puis se remet à marcher.

Madame Beauchemin sort de sa chambre.  « Il attend sa femme.  Elle vient le voir à presque tous les jours, la pauvre sainte femme.  Ça fait des années qu’il est pu toute là, lui, pis elle était pu capable de s’en occuper à maison.  A rajeuni pas elle non plus!  Icitte, ils le laissent pu sortir tout seul dans le parc, parce qu’il se pousse pis y perd son chemin.  Faque s’il a pas de visite ou personne pour le surveiller ben il sort pas dehors.« 

Il a donc arpenté le couloir tout l’après-midi, tout prêt à sortir en marmonnant un peu plus à mesure que le jour baisse.  Quand le soleil s’est couché, Madame Beauchemin a étiré la tête en dehors de sa chambre.  « Pépère Fontaine, y fait noir astheur, a viendra pas aujourd’hui vot’ femme, a conduit pu quand y fait noir!  Vous pouvez aller enlever vot’ manteau là« .  Il s’est contenté de lui lancer un regard noir et il a continué sa marche.  Il s’est arrêté une fois de plus à côté de moi, cette fois en chuchottant quelque chose à mon intention.

— Quoi?

— Toi, là…

— Oui?

— Tu serais tu assez fine pour venir me reconduire chez nous?  C’est pas loin, c’est sur la rue principale à Saint-Thomas d’Aquin…

Mon coeur s’est brisé un peu.  « Monsieur Fontaine, vous savez ben que je peux pas faire ça... »  Ses yeux gris-verts se sont embués un peu.  J’ai ajouté « Et toutes les petites madames seraient tellement pas contente!  Y’en a pas beaucoup des beaux Monsieur comme vous ici, elles veulent toutes vous garder avec elles c’est sûr! »   Il a fait un sourire en coin, ses yeux me disaient ok, fair enough, ma belle fille.

L’infirmière est passée :  « Pépère Fontaine, c’est maintenant l’heure d’aller souper à la cafétéria!  Venez là, on va aller enlever vot’ manteau!« 

On s’en va où c’est que t’as dit?

l’infirmière, un ton plus fort : « On va aller au restaurant en bas, c’est l’heure de manger là!« 

Au restaurant?  Attend un peu là! Moé j’ai pas une cenne dans mes poches!

C’est gratiss Pépère Fontaine!

Quoi?

(plus fort) « Enweillez là, on aura pas besoin de vos sous, c’est sur mon bras, c’est moi qui paye à soir!« 

*****

J’ai réinstallé la dernière fenêtre et j’ai rangé mon chariot dans le garage qui sert d’entrepôt.  J’ai traversé la cafétéria sur le chemin vers la sortie, en prenant soin de regarder leurs beaux visages ridés que je retrouverai au printemps, en même temps que mes tulipes.

Ou peut-être pas.

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Petites histoires de mes vieux – IV [Marguerite]

Elle ne mesure pas 5 pieds et ne doit pas peser 90 lbs.  Elle ne parle pas et elle tient son bras gauche replié depuis un AVC.  Elle m’a regardé laver sa fenêtre en me faisant des grands sourires et des signes de têtes pour me montrer à quel point elle était contente.  Elle a tenté de me donner un vieux billet de 5$ tout plié au creux de sa main, que j’ai refusé.  Elle l’a rangé dans son tiroir après avoir fait 3 gros soupirs pour exprimer son désaccord.

J’ai continué ma journée.  Puis, après l’heure du diner, je l’ai vue réapparaitre au bout du corridor.  Son bras paralysé l’empêche de pouvoir utiliser la marchette, mais elle s’agrippe aux rampes qui longent les murs et elle marche vers moi, à petits pas lents d’éternité.  Au bout de plusieurs longues minutes, enfin arrivée près de moi, elle sort de la poche de sa veste une canette de Pepsi qu’elle pose sur mon chariot.  Elle me fait signe d’attendre avant de l’ouvrir puis elle retourne sur ses pas.  Je continue à travailler et sans doute, je l’oublie un peu.  Une vingtaine de minutes plus tard, je la vois réapparaitre au bout du corridor.  Je fais un ou deux pas vers elle, mais elle me fait signe de rester, de ne pas me déranger.  Elle veut marcher, peu importe le temps que ça prendra.  Cette fois, elle a sorti une paille qu’elle a déposé près de la canette, toujours en faisant signe d’attendre qu’elle revienne.  La troisième fois, elle m’a tendu un muffin citron-graines de pavot, puis elle m’a pris par le bras pour m’entrainer jusqu’au petit salon, me faisant signe de m’assoir dans le grand fauteuil vert le temps d’une petite pause.  À en juger par son regard, c’était non-négociable cette fois.

Petites histoires de mes vieux – III

J’ai frappé doucement sur la première porte.  Madame Daigneault est arrivée au même moment derrière moi, bien mise dans sa jupe à plis et sa blouse de soie à volants, cheveux bien coiffés, souriante.  J’ai caché ma surprise tant que mal.

« Allez-y, c’est ma chambre mais je reste pas ici pour longtemps, alors vous pouvez faire ce que vous voulez. »

« Je vais seulement laver votre fenêtre madame Daigneault.  Vous dites que vous ne restez pas ici? »

« Nonon, suis ici juste depuis 3 semaines je pense, mais je m’en retourne chez nous bientôt là parce que ça va mieux.  Ma fille va s’occuper de moi, elle s’en vient me chercher.  Je vais retourner dans ma maison.  Je vais enfin pouvoir aller prendre mes marches avec mon pitou.  Eh que je m’ennuie de mon beau pitou!  J’pense que je m’en va dans 2-3 jours maximum là.  Faque c’est comme vous voulez pour la fenêtre. »

Madame Daigneault habite au Pavillon depuis au moins 4 ans.  Elle ne reçoit plus de visite.  Sa fille est décédée d’un cancer quelques mois après son arrivée.  Les trois premières années, elle les a passées en robe de chambre, ou au lit, 20 heures sur 24, en grande dépression.  Maintenant, elle revit l’espoir en boucle des premières semaines de son arrivée.

Le corps, la tête qui trouve malgré tout, le moyen qu’il faut de tourner le dos à la tristesse de cette fin.