1-2-3 Are you too scared to dance for me? [You ain’t alone]

Il est presque dix heures du matin et je suis encore sur le quai, station Berri-UQAM. Chaque matin, la même voix, en boucle, murmure monocorde parmi les grognements et les soupirs : d’autres messages suivront, merci de votre compréhension. J’attends encore un peu que s’efface l’impression du bétail qui passe, qui s’entasse jusqu’à oublier la sensation du métal sur la tempe. J’ai la nausée qui m’avale, me dévore et me recrache encore, un pas après l’autre, sans que je puisse sortir du rang. Ce n’est même plus l’envie d’être ailleurs qui me gagne, mais celle d’être nulle part. Tout semble vain. Je suis en retard, mais ça ne fait ni ne fera jamais aucune différence, pas même un haussement de sourcil fonctionnaire. Ma vie entière faite d’ambitions éteintes est en retard sur son horaire. J’avance sans raisons particulières, presque y penser, comme un mécanisme décalé entre deux temps. La différence entre être invisible ou être abstraite. Ou même un peu des deux à la fois. Le corps comme une enveloppe confidentielle, qui garde le secret des pages rédigées à l’encre invisible, d’une écriture illisible. À double tour instinctif. C’est étrange de se donner autant de mal puisqu’au fond, plus personne ne lit vraiment, même les livres grands ouverts. On se contente maintenant de défiler vers le bas ou de glisser à droite.

Sur le quai d’en face, direction Honoré-Beaugrand, une femme africaine d’une soixantaine d’années s’est soudainement mise à danser. Ses gestes sont frénétiques, très sexuels, primitifs et sans aucune pudeur au point d’en devenir presque innocents, d’une pureté inconsciente du temps. Son sourire illumine et transcende au point que personne n’ose la regarder vraiment. Folle sans doute. Elle rayonne d’une beauté inexplicable, dans l’affirmation d’une joie brutale qui fait presque mal en dedans et c’est la seule chose qui peut expliquer les regards qui se détournent comme pour se protéger du soleil qui éblouit jusque sous terre. Une indifférence affectée, peut-être quelques sourires furtifs curieux et teintés de mépris réprimés de justesse, lourds d’une honte ressentie qui leur appartient à eux, parce qu’elle ne la connait pas. Alors je lui ai rendu son sourire et offert mon regard. Elle l’a accueilli d’un léger signe de tête en continuant, peut-être même doublé de vigueur, son spectacle et moi de le prendre, comme hypnotisée.

Je ne sais pas si l’on voit ce que l’on peut ou ce que l’on veut, mais il y a un espace trop souvent oublié, entre les intensités absolues noir et blanc. L’œil met toujours du temps à saisir toute la subtilité des niveaux de gris et aujourd’hui, on n’a plus le temps de rien. Même d’une pause avant les réponses aux questions, le temps que Google trouve. Un moment pour regarder simplement devant soi, ou mieux, légèrement de côté, hors sentier. Soit on trouve les outils qui permettent une forme de compréhension du carré blanc sur fond blanc de Malevitch, soit on lance un marteau dedans. J’ai l’impression d’être la seule à être rassurée, apaisée par le doute qui répète que tant que je ne sais pas, tout est encore possible. Se nourrir davantage des questions que des réponses. Intérioriser. Prendre, toucher, goûter, sentir, entendre et parler seulement qu’avec les yeux. La contemplation est un art perdu.

Parce que la seule ambition qui me reste, celle qui me fait avancer un pas après l’autre, quitter le lit, me nourrir, respirer, survivre, c’est cette envie impossible à réprimer, à étouffer de mes mains, à taillader d’une lame, à extraire ou exciser. Ce besoin qui s’accomplit encore sans effort, que je comble en trouvant sans même jamais chercher, dans l’obscurité, dans la brume ou à travers les larmes, entre les haut-le-cœur, malgré le froid, la peur, la rage et dans l’absence de toutes autres définitions de la résilience et du temps qui fait son œuvre. Parce que mon regard, jour après jour, malgré toutes les horreurs que je ne saurai jamais ni raconter ni taire complètement, s’accroche encore à la beauté du monde pour tenter d’en extraire la sève, de la même façon qu’un vampire s’abreuverait du sang, sans jamais se questionner si cela suffit ou même justifie une vie. Parce que plus rien d’autre ne fait de sens depuis beaucoup plus longtemps qu’il est possible de me rappeler.

 

Publicités