Du salon, et de la vie qui tourne en rond [L’appartement, 3e gauche]

Le salon de mademoiselle V est une pièce plutôt carrée et assez bien éclairée par une fenêtre orientée à l’ouest.  Le plancher de bois franc craque fortement sous les pas et porte les nombreuses marques et rayures des locataires précédents.  Les murs couleur cosse de pois sont volontairement dégarnis à l’exception de deux cadres contenant des pièces de valeur somme toute sentimentale.  L’un contient une photographie initialée au dos par l’artiste montrant environ trois mille corps nus couchés sur l’asphalte au coin des rues Sainte-Catherine et Jeanne-Mance et l’autre, un collage de papier pliés provenant des restes, amicalement donnés, de deux œuvres d’art détruites (écran nº 11 et écran nº 13, de l’artiste Jérôme Fortin).  Sur le canapé rouge cerise, de novembre à avril, traîne une couverture verte doublée de laine de mouton (synthétique).  Une chatte blanche qui porte quelques touches de gris (la queue mis à part son extrémité, deux taches de chaque côté des oreilles et trois sur le corps dont une plus grosse, en forme de cœur, sur le flanc gauche) s’y roule en boule tous les après-midi pour dormir.  Un vieux coffre en bois peint fait office de table à café et dans un coin, placé en angle, un meuble contenant une petite télévision à tube cathodique complète le décor.

Au centre de la pièce, déposée sur une vieille couverture de coton, sèche tranquillement une chaise en bois (circa 1905) fraîchement repeinte.  Achetée il y a une dizaine d’année chez un brocanteur, elle était alors teinte rouge sang-de-bœuf.  Elle a été décapée à demi, puis remisée dans un grenier pendant quelques années.  Elle a ensuite été peinte couleur crème pour quelques mois avant d’être repeinte en gris pour quelques heures, puis en bleu, tout juste quelques semaines avant d’être déménagée de la maison de campagne à cet appartement de Petite-Patrie.  Après avoir été laissée dans un coin hors de vue pendant plus de quatre ans, elle a été à nouveau ressortie de l’oubli, patiemment et (cette fois entièrement) décapée au cours de l’été.  Constatant les cicatrices profondes au cœur du bois, la décision fut prise, par un dimanche après-midi nuageux de début décembre, de la repeindre d’un couvrant rouge vif (rouge exotique, benjamin moore, 2086-10) qui, sans que cela soit d’aucune façon prémédité,  est finalement absolument similaire à la couleur du point de départ.

I. Corridor

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L’Appartement, 3e gauche [corridor]

Je suis en train de lire La Vie mode d’emploi, de Georges Perec et j’ai eu envie de faire un exercice, juste pour voir quelles histoires je pourrais raconter, à partir de la simple description de mon appartement et des objets qui s’y trouvent.  Bienvenue à ceux qui veulent tenter l’expérience

La porte de l’entrée principale de l’appartement de Mademoiselle V s’ouvre sur un grand corridor plutôt sombre.  Les murs sont peints d’un gris beige foncé (portobello) dans la partie inférieure et de deux tons plus clair (chanterelle) dans la partie au dessus de la boiserie peinte de blanc.  Des petites fissures sont encore apparentes alors que les plus grandes ont été réparées avec soin.  Sur la portion du mur allant vers la gauche, entre les deux entrées qui donnent sur la grande pièce double qui sert de bureau et de chambre à coucher, on peut voir une affiche blanche avec des dizaines de citations de femmes ayant en commun le fait d’avoir été sex symbol.  « When I’m good, I’m very good, but when I’m bad, I’m better » – Mae West.  « It’s not true I had nothing on, I had the radio on » – Marylin Monroe.  « I’m not bad, I’m just drawn that way » – Jessica Rabbit. (etc.)  Elles sont inscrites en gris clair à la manière d’un caligramme illustrant des courbes féminines suggestives formée par les volutes de fumée qui surmontent un vieux fer à repasser (rouge).  Au bas, l’inscription suivante : Dirty Laundry Vineyard, Summerland B.C.

Tout près de la porte, un miroir récent dans un cadre de bois doré datant du début du siècle précédent.  Au mur, face à la porte, quatre crochets sur lesquels sont suspendus un sac à main gris, un sac de toile couleur kaki, une veste de laine noire et trois foulards de couleurs différentes (rouge brique, bleu lavande et sarcelle).  Au sol, trois paires de souliers féminins (taille 37 1/2).  Des talons hauts à lanières noires style 1940, des souliers plats pour la marche et une paire de sandales rouges laissée là dans l’espoir d’un été indien.  Sous les crochets, un vieux banc de chêne.

Ce banc avait été acheté en août 2003 lors d’un séjour dans un petit village perdu situé près du lac Frontière que Mademoiselle V avait fait dans la famille de celui qui était alors son mari.  Ils avaient alors parcourus les antiquaires et brocanteurs de la région, à la recherche d’une bercelonnette fin XIXe ou début XXe siècle en bon état, mais celles disponibles ne convenaient pas.  Dans le coin d’un vieux hangar, derrière des tonneaux de bois et une roue de charriot, la jeune femme a remarqué un banc assez large pour deux personnes avec dossier et accoudoirs, somme toute rustique malgré quelques ornements discrets, malencontreusement récemment peint en jaune vif.  Il a tout de suite été clair pour elle qu’elle ne repartirait pas de là sans ce banc.  Après avoir marchandé un peu et discuté de la provenance du banc (semble-t-il acheté au curé de la paroisse voisine qui le gardait sur la galerie du presbytère), le prix final a été fixé pour 125 dollars.  Dans les mois qui ont suivis, le banc a été soigneusement décapé, légèrement reteint (chêne doré) et verni.

Deux années plus tard, à la date de son anniversaire de mariage (cette fois célébré en tant que nouvelle célibataire), Mademoiselle V s’est offert une longue fin de semaine en solo dans la ville des éternels dimanche après-midi (Québec).  Luxe d’une suite privée,  longues promenades dans le parc du domaine Maizerets, errances dans la ville, dîners aux meilleures tables. Le dernier après-midi, après avoir acheté deux estampes et une série de cartes postales datant entre 1902 et 1916, elle est entrée au Musée de l’Amérique française.  Elle avait souvent eu envie de s’y arrêter lors de ses précédents passages, mais son mari, peu emballé par les musées, trouvait à chaque fois une formidable excuse pour remettre cette visite à une prochaine fois.  Dès les premières salles d’expositions, son regard a été attiré par un banc en tout point semblable à celui que son mari lui avait laissé au dernier moment des négociations, considérant qu’il ne valait rien.  Sur le cartel à coté de la vitrine, avec un peu de surprise, elle a pu lire : banc d’église, première moitié du XVIIIe siècle, Saint-Pierre-de-l’Île d’Orléans.