Nowhere / Now here

On m’avait prévenue,  printemps, été, automne, tu ne vas même pas y penser.  L’hiver, par contre, c’est rough, c’est gris, c’est vide.

On se distrait comme on peut, 3 swipes à gauche, un à droite, comme une danse sans conséquence.  Le chant lointain, doux, grave et hypnotisant qui reste hors d’atteinte.

S’étendre, s’éteindre.  Se brûler un peu, encore une fois.  Peut-être une dernière fois.

Trouver qu’au réveil, il fait encore froid, malgré tout.

Je suis sortie et j’ai bien fermé la porte derrière moi.  J’ai marché, erré pendant presque quatre heures.  Silence.  Air pur.  L’odeur des pins.  Chants des oiseaux.  Mère écureuil paniquée avec son petit sur le dos cherchant un endroit sûr pour le déposer alors que les branches plient sous leur poids.  Suivre le sentier au long de la rivière.   Observer la glace qui fond et l’eau qui cours, qui fuit, agile.  Mes pas, tantôt à la surface glacée qui calent maintenant jusqu’aux genoux à chaque tentative de quitter les sentiers battus.

J’ai déposé mes bagages, sans m’installer.  J’ai voulu, encore une fois, qu’on m’emporte plus loin, encore plus loin.  Ailleurs.  Juste ailleurs.  L’histoire est pourtant la même que celle de la nuit d’avant, malgré toutes les pages tournées.

Fermer les livres.  Se couper doucement de l’extérieur.  Poser une serrure.  Avaler la clé.  Habiter ma maison, ma chair, mes os.  Cultiver les sons et les couleurs de l’intérieur. Créer un jardin.  Orner la haute clôture de roses et d’épines.  Planter un arbre.  Regarder le ciel, chaque jour, chaque nuit.

Guérir un peu.

Were you ever lost [was she ever found?]

Des pas hésitants sur un nouveau fil.  C’est toujours le même début, la même fin.  Le noeud qui glisse et se détache tout seul.  L’impossibilité du lien.  D’une attache.  L’étiquette qui décolle, l’encre qui fuit. L’histoire de la craie, du trottoir et la pluie.  L’eau qui coule toujours sur le dos.  Mes pas, le sable et le vent.  Les mots soufflés électroniquement à ton oreille, choisis délicatement pour mieux m’effacer de ton imaginaire.  La facilité déconcertante renouvelée.  La douceur érodée qui n’offre aucune prise.  Jamais percée, jamais traduite, jamais devinée, jamais lue.  Anamorphose discrète, au dos de la toile, sous le repentir.

L’étonnement constant de ne plus exister là-bas et de n’être pas encore née ici.

 

 

 

If I stumble [They’re gonna eat me alive]

Samedi après-midi ensoleillé, bord de piscine, accalmie entre deux éclats de rire et 3 bouillons de la nièce de quatre ans trop fière de nager sans son ballon parce que « je suis capable », probablement les 3 mots qu’elle a dit le plus souvent depuis qu’elle sait parler.

Un insecte, scarabée quelconque se pose tout près d’elle.  Sans même y penser, réflexe, d’un geste à la fois léger mais assuré, je chasse la bestiole qui l’incommode du revers de la main.

Surprise, Lili me regarde, admirative et lance : « Toi, est-ce que t’as peur de rien? »

 

Si tu savais petite, si tu savais…

Alice doesn’t live here anymore

Il y a neuf ans, j’ai eu deux semaines pour changer de vie
Couper le fil de mon histoire
Reconstruire une maison de chair et d’os
Sur un sol de cendres refroidies
Penser
Bercer
Panser
Recommencer
Tisser des toiles le jour
Pour mieux les défaire chaque nuit

Et parce qu’on vit toujours les mêmes histoires au moins deux fois

Il y a un mois, j’ai eu trois semaines pour changer de vie
Déraciner la maison
Roseau qui plie sans casser
Deux semaines de préavis (sans plus)
Les boîtes
Pas de fête
Pas de carte (so long, sucker)
Pas de nostalgie affectée
Pas de larmes (ou presque)
Le coeur brisé viendra quelque part dans le temps
Ou pas
Vivre en ton centre était en train de me faire mourir en dedans
Je t’aimerai toujours, mais à distance
Montréal, on sera des amants de passage, si tu veux

Être ailleurs
Plus seulement métaphoriquement
Respirer
Mesurer la distance (198 kilomètres) de tout ce que j’ai connu
Avoir tout à découvrir
Encore une fois
Chaque coin de rue
Chaque déplacement qui devient une aventure
(Avoir besoin du GPS pour aller faire l’épicerie)
Chaque visage croisé, forcément nouveau
Incroyable liberté d’avoir tout à recommencer
Non
Réinventer
À commencer par soi

Encore une fois

1-2-3 Are you too scared to dance for me? [You ain’t alone]

Il est presque dix heures du matin et je suis encore sur le quai, station Berri-UQAM. Chaque matin, la même voix, en boucle, murmure monocorde parmi les grognements et les soupirs : d’autres messages suivront, merci de votre compréhension. J’attends encore un peu que s’efface l’impression du bétail qui passe, qui s’entasse jusqu’à oublier la sensation du métal sur la tempe. J’ai la nausée qui m’avale, me dévore et me recrache encore, un pas après l’autre, sans que je puisse sortir du rang. Ce n’est même plus l’envie d’être ailleurs qui me gagne, mais celle d’être nulle part. Tout semble vain. Je suis en retard, mais ça ne fait ni ne fera jamais aucune différence, pas même un haussement de sourcil fonctionnaire. Ma vie entière faite d’ambitions éteintes est en retard sur son horaire. J’avance sans raisons particulières, presque y penser, comme un mécanisme décalé entre deux temps. La différence entre être invisible ou être abstraite. Ou même un peu des deux à la fois. Le corps comme une enveloppe confidentielle, qui garde le secret des pages rédigées à l’encre invisible, d’une écriture illisible. À double tour instinctif. C’est étrange de se donner autant de mal puisqu’au fond, plus personne ne lit vraiment, même les livres grands ouverts. On se contente maintenant de défiler vers le bas ou de glisser à droite.

Sur le quai d’en face, direction Honoré-Beaugrand, une femme africaine d’une soixantaine d’années s’est soudainement mise à danser. Ses gestes sont frénétiques, très sexuels, primitifs et sans aucune pudeur au point d’en devenir presque innocents, d’une pureté inconsciente du temps. Son sourire illumine et transcende au point que personne n’ose la regarder vraiment. Folle sans doute. Elle rayonne d’une beauté inexplicable, dans l’affirmation d’une joie brutale qui fait presque mal en dedans et c’est la seule chose qui peut expliquer les regards qui se détournent comme pour se protéger du soleil qui éblouit jusque sous terre. Une indifférence affectée, peut-être quelques sourires furtifs curieux et teintés de mépris réprimés de justesse, lourds d’une honte ressentie qui leur appartient à eux, parce qu’elle ne la connait pas. Alors je lui ai rendu son sourire et offert mon regard. Elle l’a accueilli d’un léger signe de tête en continuant, peut-être même doublé de vigueur, son spectacle et moi de le prendre, comme hypnotisée.

Je ne sais pas si l’on voit ce que l’on peut ou ce que l’on veut, mais il y a un espace trop souvent oublié, entre les intensités absolues noir et blanc. L’œil met toujours du temps à saisir toute la subtilité des niveaux de gris et aujourd’hui, on n’a plus le temps de rien. Même d’une pause avant les réponses aux questions, le temps que Google trouve. Un moment pour regarder simplement devant soi, ou mieux, légèrement de côté, hors sentier. Soit on trouve les outils qui permettent une forme de compréhension du carré blanc sur fond blanc de Malevitch, soit on lance un marteau dedans. J’ai l’impression d’être la seule à être rassurée, apaisée par le doute qui répète que tant que je ne sais pas, tout est encore possible. Se nourrir davantage des questions que des réponses. Intérioriser. Prendre, toucher, goûter, sentir, entendre et parler seulement qu’avec les yeux. La contemplation est un art perdu.

Parce que la seule ambition qui me reste, celle qui me fait avancer un pas après l’autre, quitter le lit, me nourrir, respirer, survivre, c’est cette envie impossible à réprimer, à étouffer de mes mains, à taillader d’une lame, à extraire ou exciser. Ce besoin qui s’accomplit encore sans effort, que je comble en trouvant sans même jamais chercher, dans l’obscurité, dans la brume ou à travers les larmes, entre les haut-le-cœur, malgré le froid, la peur, la rage et dans l’absence de toutes autres définitions de la résilience et du temps qui fait son œuvre. Parce que mon regard, jour après jour, malgré toutes les horreurs que je ne saurai jamais ni raconter ni taire complètement, s’accroche encore à la beauté du monde pour tenter d’en extraire la sève, de la même façon qu’un vampire s’abreuverait du sang, sans jamais se questionner si cela suffit ou même justifie une vie. Parce que plus rien d’autre ne fait de sens depuis beaucoup plus longtemps qu’il est possible de me rappeler.

 

De celle qui porte la victoire [rien n’arrive pour rien]

«La « victorieuse » !  Par ma lecture des épopées du Moyen Âge je sais que de tels noms ou dénominations veulent souvent dire le contraire.  Une « victorieuse » est donc d’emblée une « perdante ».  Le secret des épopées, quand pour une fois l’aventure se termine bien, c’est que la « perdante » devient vraiment la « victorieuse », et quelle victorieuse !  Appelée ainsi pour que ou parce qu’elle pouvait ou devait le devenir dans la réalité.  Devenir victorieuse, c’était, pour la perdante de l’heure, sa destinée !  Et dans l’intervalle, se tend peut-être l’arc de l’aventure. »

Par une nuit obscure, je sortis de ma maison tranquille, Peter Handke

Like ghosts they want me to make ’em all [They won’t let go]

Je dormais paisiblement, survolant le quartier à bord d’un petit appareil léger qui permettait de faire des courtes distances. C’était comme un test à savoir si j’aimais ça pour vrai, les airs, la liberté. Ça faisait un drôle de sentiment dans le ventre. C’est peut-être ça, l’euphorie. Je sais pas trop, j’ai pas encore l’habitude. En posant l’appareil du bon côté de la rue, parce que rêve ou pas, les interdictions de stationnement en ville, on s’en sauve pas, j’ai passé la commande sur le net (intégré au tableau de bord, c’est pratique) pour l’app qui une fois branché dans le moteur du petit bolide pourrait me permettre de faire des plus longues distances, parce que tsé, quand t’as fait 3-4 fois le tour du carré, t’as envie d’aller voir ailleurs, c’est sûr. Petit message automatique, délais d’une semaine à prévoir avant la livraison, mais c’est correct, ça me laissera le temps de me pratiquer.

Je marche donc vers l’appartement avec déjà en tête les images du prochain vol et il est là, assis dans les marches extérieures qui montent vers chez moi, sourire arrogant comme toujours. Je pars pas d’ici et je te laisse pas tranquille avant que tu me donnes l’appareil, parce que c’est à moi. L’euphorie, c’est toujours éphémère ou ben c’est juste pour les autres. Ma boule de plomb revenue dans l’estomac. Tout lui appartient encore, même après tout ce temps. J’arrive pas à comprendre pourquoi, ce n’est pas logique, mais je ne m’oppose pas, comme s’il y avait toujours un lien, la force des choses ou seulement l’emprise sur un envol que je n’arrive toujours pas à maitriser. Plaquée au sol. Maintenue par la chaîne que plus personne ne voit mais qu’on devine encore parfois, juste au son, ou à l’instinct. À l’odeur peut-être, un peu comme la peur.

Il s’est levé pour partir, mon bolide, son dû, tout replié sous son bras. Il a fait deux trois pas, puis, toujours avec la même assurance, il s’est retourné pour dire : quand tu vas recevoir l’app la semaine prochaine, tu m’appelleras, je vais passer la chercher. Elle va te servir à rien maintenant de toute façon... J’ai explosé. Je viens juste de la commander, ça fait huit ans que c’est fini, tu veux l’app? ben commande-la toi-même, criss, là ça va faire. C’est la dernière fois, y’a plus rien qui t’appartient chez-moi . Je veux plus jamais te revoir ici.

Freud, c’est pas encore parfait, je sais. Il est encore capable de me prendre le bonheur du moment, mais je te le dis cette fois, c’est vrai, watch out la semaine prochaine. L’osti, je te jure qu’il va finir par repartir les mains vides.

Ou avec ma boule de plomb, tiens.