All the young dudes [l’étudiant]

J’ai su qu’il était là avant même de le voir.  J’ai attendu quelques secondes de plus et j’ai levé les yeux au moment où la porte du métro se refermait derrière lui.  J’ai rapidement croisé son regard puis, je me suis replongée dans la Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig.  Il s’est faufilé à travers la foule compacte et a déposé son sac de livres à mes pieds.  Je me suis adossée à la porte du fond tandis que me faisant face, il a posé sa main droite contre la porte, à un centimètre ou deux de ma taille.  Tenant mon livre de la main gauche, j’ai passé le bras au dessus du sien et me suis légèrement retournée de façon à ce que ma jambe puisse presque frôler la sienne.  Son corps a suivi le même mouvement et sa main gauche presque appuyée sur mon épaule droite a ouvert les pages d’un livre d’histoire économique.  Entre ses bras, j’ai lu sans cesse la même phrase (sans rien y comprendre) dans l’espace-temps de cinq stations de métro.  Soudainement troublée, perdue entre l’anonymat et l’intimité fortuite, respirant l’odeur suave de sa peau et ne pouvant capter de lui que les détails.

Rue Waverly, entre Fairmount et St-Viateur, 17h58

S’il y a juste une rue qui sent le bonheur à travers toute la ville, c’est celle là.  Les maisons sont jolies avec leurs grandes galeries et les parterres tapissés de fleurs.  Les nombreux chats qui l’habitent paressent sous le soleil doucement filtré par les grands arbres matures.

C’était une journée lumineuse du mois de juin.  J’entendais tes petits souliers vernis frapper le trottoir, à quelques mètres derrière moi.  Tu portais une crinoline rose par-dessus tes vêtements et tu tenais une petite baguette magique bricolée dans ta main.  T’avais l’air d’une apparition.  Une petite fée asiatique de trois ans, avec des fossettes dans les joues.  Tu courais de toutes tes forces et pourtant, je n’aurais eu aucun mal à conserver les devants, en marchant lentement.  J’ai ralenti le rythme, devenant presque immobile par moment, pour te permettre de me rattraper.  Quand t’es passée à ma hauteur, t’as répondu à mon sourire en disant « Allo! » avec un petit signe de la main.  Un peu plus et je faisais un vœu.

T’as repris ta course de plus belle.  Je t’ai regardé courir devant moi et j’ai pensé, sans trop pouvoir (ni vouloir) me l’expliquer, qu’il y avait quelque chose de parfait dans ce lieu et à cet instant.  Tu as monté l’escalier qui mène chez toi.  La porte moustiquaire était barrée.  Tu t’es mise sur le bout de tes pieds, mais la sonnette était encore trop haute, inaccessible.  Pour compenser, tu as crié « Ding Dong, Maman, Ding Dong! »

Petite-Patrie, 8h24

La même scène se répète tous les matins.  Tu es au coin de la rue avec ce garçon très beau et très grand.  La lumière est rouge (c’est inévitable).  Il se penche vers toi et il t’embrasse, amoureusement.  Lorsque le feu devient vert, tu t’éloignes.  Tu traverses l’intersection pour aller attendre le bus.  Lui, il reste un peu là,  à te regarder.  Sa main est toute prête à te faire un signe si jamais tu venais à te retourner, son sourire est à la fois naïf et touchant.  Puis, il poursuit lentement son chemin vers le métro.  En marchant, il se retourne toujours au moins deux fois, juste pour garder une image de toi.  Mais je ne t’ai jamais vu regarder au dessus de ton épaule.  Tu n’as aucune idée de ce moment là qui se répète, jour après jour.  Je ne sais pas pourquoi, mais ça me rend triste, un peu.

SAQ Beaubien

Monsieur,

Vous ne m’avez probablement pas vu, mais j’étais juste là, derrière vous, essayant de départager les vertus du St-Chinian de celles du St-Emillion quand votre voix a attiré mon attention.  Ce n’était pas une belle voix grave comme je les aime, mais il y avait tout de même une énergie enthousiaste, contagieuse.  Ça parlait d’un vin rouge.  Un vin dont le nom était inscrit sur la liste que vous teniez à la main.  Un vin qu’il vous fallait absolument trouver et goûter.  Un vin qui vous intriguait.  Un vin qui sent le sexe.  Je pense bien qu’à ce mot là, tout le monde présent dans l’allée s’est retourné vers vous.  Vous avez fait mine de rien.  Vous n’avez pas dit le nom du vin.  Je ne sais pas si vous savez à quel point c’est cruel.

Coin Ontario, 23h48

Mademoiselle,

Je ne vous avais pas vue.  Une silhouette assise dans l’ombre d’un escalier qui mène au chaos.  Évaporée.  Les sens éparpillés.  L’esprit aérien, la voix terreuse, le sexe calciné et l’eau de vie dans les veines.  L’air de cette fin d’été était encore un peu tiède, chargé d’humidité.  C’est probablement le silence inhabituel du lieu qui vous a soudainement réveillée.  Ou pas tout à fait.  Je suis apparue à vos pupilles dilatées et c’est plutôt vous qui m’avez réveillée.  J’ai entendu votre voix m’appeller :  Heille!  Heille!, on est où?  Je me suis arrêtée et je vous ai regardé brièvement.  J’ai passé mon chemin sans dire un mot.  Je n’ai pas su quoi répondre.  Par où aurais-je bien pu commencer?

Coin boul. St-Joseph et rue St-Denis, 7h24

Monsieur,

Vous aviez l’air d’avoir 70 ans mais probablement que vous n’en avez que la moitié.  Je me suis demandé comment, avec cet air si frêle, si malingre, votre pas trouvait encore la force d’être si vif, si rapide, sans compter la lourdeur apparente de la multitude de sacs de plastiques contenant tout votre bien.  Votre visage usé, défait, est un masque blanc avec de grands cercles rouge écarlate creusés tout autour des yeux.  Je n’ai jamais, de toute ma vie, croisé un regard plus terrifiant que le vôtre.  J’ai tout de suite su que vous étiez déjà mort.