Tout et rien

Jenny Holzer (détail de l’installation Lustmord)

Son ombre, à mes yeux maintenus fermés, semble faite de lumière.  Une onde blanche et crue qui me transperce.  Mon corps cède, frissonne et l’armure vaincue, fracassée, comme un vêtement froissé  à mes pieds.  Son masque, impossible à percer, soudé à la peau, ne peut tomber.  Il est la vérité et le mensonge réuni, la douce violence, la peur paisible, le souffle expiré, exalté, étranglé.  Sa main n’a jamais seulement tenté d’effleurer ma nuque.  Une intention.  C’est à la fois tout et rien.  La pureté du mal.  Je ne sais plus qui il est.  Je ne l’ai jamais su.  Mais je sais.  Je sais.  Je sais que pendant un bref instant, il a pensé franchir la distance.  Entre tout et rien.

La Noyée

Cindy Sherman, Sans titre nº 153, 1985

Avec des mots, seulement des mots, comme des vagues puissantes et glaciales qui érodent les pierres. La colère immergée, les larmes lavées, la force noyée de l’intérieur, le corps et l’âme sans aspérités. Les yeux embués ne sauraient dénoncer la dernière vérité qu’ils ont vue. Qu’importe si c’est lui ou un autre. La même histoire recommencera ailleurs, inévitablement, avec d’autres acteurs. Il est trop tard pour elle. La peau douce, usée par le contact, est maintenant si mince, si fragile, qu’elle en est devenue translucide, transpercée, même, par endroits. C’est par là qu’ils sont entrés, par une toute petite crevasse, comme un grand canyon caché secrètement dans le pli sous le sein gauche. Ils ont trouvé refuge pour un court instant, le temps de se nourrir d’elle.

Stars will explode in the sky [Stars have their moment and then they die]

Anselm Kiefer, Sternenfall (Pluie d’étoiles)

Je ne sais pas pourquoi je redoutais tant cet instant où, infailliblement, tu plongerais vers l’infini.  Sans avertissements, sans laisser de traces, tout comme si tu n’avais jamais existé.  As-tu vraiment existé?  Je ne sais plus.  Même en fermant les yeux, je n’arrive pas à me rappeler parfaitement ton visage, le son de ta voix, ton odeur, ni la délicieuse sensation de ce frôlement, le tout premier, de ta peau sur la mienne.  Dis, t’étais rasé ou pas? J’ai oublié.  Tout ce que je sais, c’est que la fin se métamorphose inlassablement en un éternel recommencement et que nous sommes toujours seuls devant l’immensité.  Chaque nuit se remplit d’étoiles.  Et étrangement, ça me suffit.

La Morsure

Edvard Munch, Vampire, 1893 – 1894

À la tombée de la nuit, je traque mes mâles victimes.  Je leur trouve à chacun un charme unique qui m’attire irrésistiblement et me fait sortir de l’ombre, rayonnante de l’éclat de mes cheveux qui les hypnotise aussi bien que mes yeux de chat.  Une force instinctive s’empare de mon corps blessé, qui sait mieux que moi obtenir ce qu’il veut.  Tout juste avant l’aube, profitant de l’épuisement, mes lèvres se posent tout d’abord délicatement à leur nuque, précédant la brutale morsure d’amour.  Nuit après nuit, je transforme les hommes qui succombent à mes charmes pour les retrouver, au matin, insupportablement ressemblants à celui qui m’a, le premier, vampirisé.

Désintégration

Photo : AP

La photo était sur tous les fils de presse.  On les avait trouvés dans la campagne près de Vérone, ou ailleurs, qu’importe.  On pense tous qu’on connaît l’histoire, comme on pense qu’on connaît la chanson.  Mais qu’est-ce qu’on en sait vraiment.  Le pianiste joue les notes obstinément silencieuses.  On sait que les étoiles existent sans les avoir jamais vues.  Ce n’est pas une belle histoire.  Un peu d’hormone, beaucoup de bêtise et du poison, sans aucun doute.  Du rêve à vendre.  Pendant quelques semaines, j’ai attendu l’annonce du canular, tout en jetant les yeux, de temps à autres, sur sa photo.  Deux corps enlacés, désintégrés dans la poussière du temps.  L’architecture, c’est tout ce qui reste.

Nuit sans lune

Rue Hôtel-de-Ville, Montréal.

Il y avait cette série de portes de couleurs vives, alignées dans la grisaille des premiers jours d’octobre.  Il était enfin là, sur le trottoir, à les considérer d’un regard hésitant.  Elle lui avait demandé, sourire moqueur, d’en choisir une.  Mais laquelle devait-il prendre?  La bleue foncée Nuit sans lune ou la pâle Mururoa?  La verte forêt profonde, l’ocre Amande rôtie ou encore la Blanche virginale?  …Non, sans doute pas celle là.  Si au moins il y en avait eu une rouge, cela aurait été facile.  Et pourtant il suffisait simplement d’oser, sans arrières pensées, le coeur léger.  Il est resté là pendant quelques minutes encore, à les contempler, à mesurer leurs ondes colorées, avant de lentement détourner la tête et de poursuivre sa route.  Comment pouvait-il ignorer qu’elle se trouverait derrière chacune d’entre elles, avec les étoiles…

Ou peut-être justement le savait-il.

J

Photographe inconnu, archives familiales

Nous sommes entrées pour vider la chambre.  Peu de choses s’y trouvaient.  Des vêtements, quelques livres, des vieux carnets remplis de son écriture (si belle) de maîtresse d’école, ses vieilles lunettes, des bijoux de pacotille et des bouteilles de médicaments, par dizaines.  Dans le tiroir de la table de chevet, j’ai trouvé une vieille boîte de biscuits en métal.  À l’intérieur, quelques photographies d’une lointaine époque de sa vie, pêle-mêle.  Puis, cette photo là.  Un peu abîmée, pliée vers le haut, faute d’avoir été trop souvent manipulée, serrée, posée contre son cœur.  À l’endos, toujours de sa belle écriture, on pouvait y lire :  J. 22 mois et 7 jours, méningite.  Et parce que la vie, toujours, doit vaincre la mort, on a donné le même prénom à la fille suivante, ma mère.