I don’t suffer from insanity [I enjoy every minute of it]

J’ai une fatigue qui s’empile dans le corps et dans la tête depuis des semaines, probablement depuis mon retour de Cuba.  Hier, dès 20h30, je luttais contre le sommeil.  Sachant qu’il m’est de plus en plus difficile de dormir plus de 6 heures en ligne, j’ai combattu avec acharnement jusqu’à minuit.  J’aime repousser cette limite.  Ressentir le lent engourdissement des sens.  Presque l’ivresse.  Anticiper la rupture, l’instant magique, où il suffit de poser, à peine, la tête sur l’oreiller pour se métamorphoser en pierre qui tombe, propulsée avec force tout au fond d’un puits.  Noir.  Étoilé.

Je me suis enfin glissée entre les draps.  Le corps, à cette seconde, est devenu aussi tendu que la corde sous ton archet, flottant, dans sa raideur toute crispée, au dessus du matelas.  Insubmersible.  Une impossibilité de tomber, comme un refus de la chute calculée qui frappe d’un coup de poing sur la table.  La lente procession de toutes les positions, l’étalement dans tout l’espace alternée avec le repli le plus instinctif, intercalé avec l’oreiller en ersatz, plaquée au dos.  Si je repousse le sommeil encore, encore juste un peu, demain, il sera meilleur, plus grand, plus fort.

Dans le noir de ma chambre, j’écoute en boucle cette chanson que je viens tout juste de découvrir, qui me berce doucement et que j’aurais voulu écrire.  Pour ça, il aurait fallu que je t’aime.  Ça parle de l’amour qui se joue lentement à la guitare et de pluie à Glasgow.  Je ne sais pas jouer la guitare et je n’ai jamais mis les pieds en Écosse, pas plus que je ne t’ai jamais rencontré.  Alors l’amour, c’est comme le sommeil qui ne vient pas.  Comme le sommeil que je repousse un peu plus chaque jour à demain.  Parce qu’il sera toujours meilleur, plus grand, plus fort.  Demain.

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I Hope [that I don’t fall in love with you]

Une question qui tourne et retourne dans ma tête depuis le 23 décembre :
Mais à quoi tu t’attendais???
Honnêtement, à rien.  Vraiment.  Sincèrement.  Je savais.  Je sais.
Je n’attends rien.
Ni de toi, ni d’un autre.

Mais
Seulement prendre cette fraction de seconde
L’étincelle du regard qui crie que tout est possible.
L’emmurer avec toutes les autres
Quelque part au fond de moi.
Et se foutre éperdument du reste

Ou du moins, essayer
De toutes mes forces

« Lorsqu’on a perdu toutes ses illusions, il reste encore à perdre l’illusion suprême qui est de se croire sans illusions« .     — C. R.

I just met a wonderful new man [He’s fictional but you can’t have everything]

L’être que j’attends n’est pas réel.  Je le crée et je le recrée sans cesse à partir de ma capacité d’aimer, à partir du besoin que j’ai de lui : l’autre vient là où je l’attends, là où je l’ai déjà créé.  Et s’il ne vient pas, je l’hallucine : l’attente est un délire.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux

One of them would be me [watching you run]

Je suis partie tard du boulot hier soir.  Le ciel était gris et le vent plutôt désagréable, mais au bout de 5 minutes, ça ne me dérangeait plus.  Il faut dire  aussi que le vent est tombé, quelque part en chemin. En traversant le so-called plateau, passage obligé entre le centre-ville et mon quartier, j’ai fait deux rencontres, coup sur coup en l’espace de deux coins de rues.  Comme s’il n’y avait que deux avenues.

Le premier, c’est un gars que je croise au moins une fois par semaine dans un café où je vais souvent sur l’heure du midi, en plein centre-ville.  Un jour, il m’a abordé en jurant qu’il était sûr de me connaître.  Moi, sa tête ne me disait rien du tout et pourtant j’ai habituellement une très bonne mémoire des visages.  Il a émis l’hypothèse qu’on se soit croisés à l’université.  Bon, on a fréquenté la même université, fait bac et maîtrise dans le même département, mais pas dans les mêmes années…  Finalement il a trouvé.  On a déjà eu le même employeur pendant 6 mois… il y a huit ans.  Et son visage m’est resté complètement anonyme.  Depuis ce jour là, j’ai continué de le croiser régulièrement, toujours au café.  Curieusement, même après qu’on se soit parlé, je me rend compte que j’arrive jamais à reconnaître son visage.  Ni beau, ni laid, mais sans caractéristiques particulières.  Alors je le reconnais à l’air qu’il me fait lorsqu’il me voit.  À sa timidité naturelle qui laisse pourtant filtrer un air content de me voir.  Hier, donc, on s’est retrouvés face à face sur un coin de rue.  Paraît qu’on habite à une dizaine de minutes.  On s’est dit que c’était quand même un drôle de hasard.  Il a l’air gentil, mais gentil comme dans : « c’est ben plate mais j’ai pas envie de lui arracher son linge ».

Une rue plus loin, j’ai revu un amant d’une nuit, au volant de sa voiture.  Il m’a regardé, mais sans me voir.  Alors j’ai fait pareil.  J’ai jamais compris ce  goût du mensonge, ce besoin méprisant qu’éprouvent certains amants pour l’enrobage romantique de pacotille, un plaqué d’or sur des histoires passagères.  C’est le vrai lieu du vulgaire.  Du toc qui ne s’assume pas.  Je n’ai pas besoin qu’on me joue la grande scène de l’amoureux transi devant sa muse si c’est pour mieux disparaitre au lendemain.  On se plait, on se fait plaisir, c’est tout.

Je n’ai jamais compris la game…  Je ne l’ai jamais joué « pour vrai » non plus.  J’ai jamais eu de véritables blessures d’amour, juste des blessures d’orgueil.  Honnêtement, je pense que ça serait souvent plus facile si je pouvais me dire au moins j’ai aimé.

Puis, le ciel, dans un élan de générosité après la journée grise, a laissé filtrer quelques rayons rosés, lors de la traversée du parc.  La scène semblait cinématographique.  Les couples d’amoureux, les jeunes enfants, les cris, les rires.  Passé le bâtiment, à ma droite, les joueurs de balle-molle bedonnants qui me reluquent pendant que je regarde courir, à ma gauche, les joueurs de soccer qui laissent voir leurs beaux mollets.  Oui, j’ai développé une passion du mollet parfait, un jour je vous expliquerai (quoique c’est peut-être pas si nécessaire).  Sur le sentier, près du dog park, je suis passée entre deux chiens qui aboyaient furieusement.  Une femme est intervenue pour ramener sa bête à l’ordre.  Elle m’a sourit quand je lui ai confirmé que je n’avais pas eu peur.  Depuis longtemps, je n’ai plus peur des chiens.  Son chien est venu me quêter une caresse puis, excité, il est reparti aussi vite.  Il a foncé en direction d’une poussette de bébé.  Au dernier moment, il a freiné, s’est retourné face à moi (je pourrais presque jurer qu’il m’a tapé un clin d’œil) et il a couvert de pisse une des roues du carosse.  Avant même que le papa ait pu réagir, il était reparti, laissant sa maîtresse confuse, et moi, éclatant de rire, le coeur léger, je suis restée un peu là, à regarder le chien fou courir.

Idée de l’amour

« Vivre dans l’intimité d’un être étranger, non pour le rendre plus proche ou le connaître, mais pour qu’il demeure étranger, lointain et même inapparent, au point que son nom le contient tout entier. Puis jour après jour, jusque dans le malaise, n’être rien d’autre que le lieu toujours ouvert, la lumière impérissable au sein de laquelle cet être unique, cette chose demeure à jamais exposée, emmurée. »

Giorgio Agamben, Idée de la prose

*****

J’ai lu ce fragment pour la première fois il y a des mois.  Je me souviens encore du premier choc.  Le livre a trainé pendant des mois sur ma table de chevet, dans mon salon, sur ma table de travail, puis un jour, je l’ai rangé dans ma bibliothèque.  Je l’ai oublié sans jamais arrêter d’y penser.  Et puis j’ai compris.

De la faim [Regarde-moi, regarde-moi!]

« Il n’y a rien d’autre à apprendre que soi dans la vie.  Il n’y a rien d’autre à connaître.  On n’apprend pas tout seul, bien sûr.  Il faut passer par quelqu’un pour atteindre au plus secret de soi. […] Partout l’appel, partout l’impatience de la gloire d’être aimé, reconnu, partout cette langueur de l’exil et cette faim d’une vraie demeure — les yeux d’un autre. »

Christian Bobin, Regarde-moi, regarde-moi [Une petite robe de fête]

Le Coeur léger

Nous nous séparâmes fort gaiement, et sans qu’aucune de ces réflexions tristes, ordinaires dans toutes les séparations de l’espèce de la nôtre, vînt troubler notre belle humeur.  Nous n’avions été amants que parce que nous n’avions fait aucun cas de l’amour ; mais nous avions l’un pour l’autre l’amitié la plus sincère.

Casanova, Histoire de ma vie, volume 10 chapitre VII