Du dépassement de soi

L’intelligence est la force, solitaire, d’extraire du chaos de sa propre vie la poignée de lumière suffisante pour éclairer un peu plus loin que soi — vers l’autre là-bas, comme nous égaré dans le noir.

— Christian Bobin

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Coin Ontario, 23h48

Mademoiselle,

Je ne vous avais pas vue.  Une silhouette assise dans l’ombre d’un escalier qui mène au chaos.  Évaporée.  Les sens éparpillés.  L’esprit aérien, la voix terreuse, le sexe calciné et l’eau de vie dans les veines.  L’air de cette fin d’été était encore un peu tiède, chargé d’humidité.  C’est probablement le silence inhabituel du lieu qui vous a soudainement réveillée.  Ou pas tout à fait.  Je suis apparue à vos pupilles dilatées et c’est plutôt vous qui m’avez réveillée.  J’ai entendu votre voix m’appeller :  Heille!  Heille!, on est où?  Je me suis arrêtée et je vous ai regardé brièvement.  J’ai passé mon chemin sans dire un mot.  Je n’ai pas su quoi répondre.  Par où aurais-je bien pu commencer?

La Spirale

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Il n’y avait que des pierres, à perte de vue. Je les ai prises, une à une, pour construire un chemin dans ce paysage intérieur impraticable, impitoyable de mes pensées. À chacune, j’ai murmuré un nom, un désir, une vulnérabilité, un accomplissement, une chimère, un plaisir, une fierté, une blessure, une douceur, une attente, une passion, un oubli, un savoir, un émoi, une peur, un rêve, un aveuglement, une complicité, un attachement. Ces pensées, je les ai alignées comme des pierres assez lourdes pour m’ancrer au sol, mais me laissant toujours maître de marcher sur l’eau. La spirale est une tentative de contrôler le chaos.