Le diable est dans les détails

Je n’ai pas d’image nette de toi.  Lorsque je ferme les yeux, je n’arrive pas à me rappeler les traits de ton visage.  Trop d’informations, trop de données cruciales à saisir d’un coup pour pouvoir ensuite les assembler d’une façon cohérente.  Même juste à côté, tu es tellement intolérablement loin que tu en deviens trop proche.  Flou artistique.  Mes perceptions se décomposent en de minuscules fragments qui viennent se glisser directement sous la peau.  D’une fois à l’autre, comme une idiote, j’oublie la couleur de tes yeux.  Je remarque d’abord le cercle noir, plutôt élargi, de ta pupille qui fait graduellement place non pas au brun pétillant que j’ai imaginé, mais à un bleu très sombre et profond qui me surprend, mais que j’oublie aussitôt pour mieux revivre la surprise au prochain regard.  Pour garder vivante cette sensation troublante de trouver quelque chose chaque fois que j’y plonge.

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Du désir

Nous sommes faits — littéralement — de désir.
C’est l’essence même, la matière première de la vie.
Renoncer au désir, c’est renoncer à soi-même, donc renoncer à la vie.
Ce n’est pas un acte de paix ni de délivrance.
C’est la plus grande violence que l’on peut s’infliger à soi-même.

I’m no fucking buddhist.

Poetry is no place for a heart that’s a whore

Je n’ai pas de rêve à t’offrir
Je n’ai pas d’histoires à te raconter
Je ne franchirai aucune distance pour toi
Je t’oublierai à chaque fois que tu ne seras plus devant mes yeux
Je serai sans lendemains

Mais

Tu sauras quand même prendre tout ce que je n’ai pas à donner

De la possession

« L’agitation d’un amour plein de désirs contenus s’harmonise à celle de l’eau, les fleurs que la main de l’homme n’a point perverties expriment ses rêves les plus secrets, le voluptueux balancement d’une barque imite vaguement les pensées qui flottent dans l’âme. […]  L’amant qui n’est pas tout n’est rien. […] je me reprochais de n’avoir rien osé, de n’avoir pas resserré les liens d’une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les chaînes du droit positif que crée la possession. »

— Balzac, Le Lys dans la vallée

Just because you feel it doesn’t mean it’s there

L’invite sexuelle directe […] l’obscénité trop brutale pour être vraie, trop impolie pour être malhonnête, — l’obscénité comme défi, et donc de nouveau comme séduction.  C’est qu’au fond la pure demande sexuelle, l’énoncé pur du sexe sont impossibles.  On ne se libère pas de la séduction. […] Leurre de croire en la réalité du sexe et en la possibilité de le dire sans autre forme de procès, leurre de tout discours qui croit à la transparence.

« I’ll be your mirror ».  « Je serai votre miroir » ne signifie pas « Je serai votre reflet » mais « Je serai votre leurre ».  Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre.

Est-ce de séduire, ou d’être séduit, qui est séduisant?  Mais être séduit est bien encore la meilleure façon de séduire.

Le secret de la séduction est dans cette évocation et révocation de l’autre, par des gestes dont la lenteur, dont le suspense est poétique comme l’est le film d’une chute ou d’une explosion au ralenti, parce que quelque chose alors, avant de s’accomplir, a le temps de vous manquer, ce qui constitue, s’il en est une, la perfection du « désir ».

Jean Baudrillard, De la séduction. Extraits.

It’s not safe out there [Conversation de filles]

M : Tsé là, le gars que tu trouves cute…

V : Ben, lequel?

M : Le jeune…

V : Ça, ça m’aide pas ben ben, lequel???

M : Celui de la photo là!

V : Aaaaah!

M : Ben finalement, t’avais raison, c’est vrai qu’il est pas mal cute!

V : Je sais!!!!!!

M : Je l’ai croisé une couple de fois dernièrement, j’ai jasé avec, il faut que je te dise qu’il m’a vraiment impressionnée!

V : Je le savais!!!

M : Non mais d’habitude, moi, je les trouve niaiseux à cet âge là!  Lui il est vraiment pas comme les autres.

V : Avoue que j’ai l’œil pour les repérer…

M : Oui oui, d’accord, mais sans farces, il est vraiment bien.  Il est pas juste beau, il a de la conversation, il est cultivé, intelligent, intéressant…

V : Ok, maintenant est-ce que c’est mon tour de te rappeler qu’il va avoir 19 ans à la fin du mois???

M : Pffffff, ben non!!!

V : M’semble oui!

M : Non, en fait, je voulais juste te dire qu’il vient de déménager tout près de chez toi…

Du conditionnel

Qu’est-ce qui serait arrivé si… C’est exactement le genre de phrase qui m’obsède.  C’est futile.  Mais qu’est-ce qui ne l’est pas.  Alors je me complais parfois dans ce genre de réflexion.  Rêvasserie, plutôt.  Toutes histoires confondues, qu’est-ce qui serait arrivé si…

S’il n’y avait pas eu de malentendu sur l’endroit du rendez-vous.  Si j’avais été droit vers lui, plutôt que de le laisser lentement venir à moi.  Si j’avais été moins intimidée.  S’il avait été timide pour vrai.  Si j’avais osé dire ce que j’avais vraiment en tête plutôt que ces lieux communs.  S’il avait su comprendre qui j’étais.   Si je n’avais pas cru qu’il était tout ce que je voulais.  Si je n’avais pas menti.  S’il avait été franc.  Si je l’avais fait rire.  S’il avait eu envie d’être sérieux.  S’il avait été moins nerveux.  Si j’avais osé prendre sa main.  S’il avait pas attendu huit mois.  Si j’avais été moins intense.  Si j’avais fermé les yeux.  S’il avait été moins inconséquent.  Si j’avais été plus à l’aise.  Si j’avais pas eu mes putains de règles.  Si j’avais accepté d’aller chez lui.  Si je l’avais pris au sérieux.  Si j’avais eu moins d’orgueil.  S’il avait eu plus d’humour.  Si j’avais joué hard to get.  Si j’avais été facile.  Si j’avais oublié son âge (ou le mien).  Si j’avais été plus jolie.  Si je ne l’avais pas trouvé si beau.  Si j’avais été plus sûre de moi.  S’il avait été moins sûr de lui.  Si je n’avais pas eu si peur.  S’il n’avait pas eu le cœur brisé.  Si j’avais cru que ça pouvait être possible.  S’il avait été patient.  Si on avait pris le temps.  Si j’avais pas été mariée.  S’il avait pas eu de blonde.  S’il avait osé m’embrasser.  S’il en avait eu envie.  Si j’avais dit oui.  Si j’avais dit non.  Si j’avais appelé.  S’il avait appelé.  Si j’avais bu.  S’il avait pas bu.  Si j’avais pu dormir.  S’il avait pu bander…

Et si j’arrêtais de vouloir comprendre?  Parce que tout ça, ce n’est que de la foutaise.  Parce que je sais bien que malgré tout, tout serait exactement pareil.  Oui, rien ne serait changé.  Même si…  oui, même si je l’avais sucé sous la douche.