Vol de nuit [pour un baiser]

***Désolée, c’est plutôt long comme billet. J’avais pensé l’écrire en deux épisodes et puis finalement, je me suis dit que si ça vous embête, vous n’avez qu’à prendre 2 jours pour le lire :P

C’était l’été de mes 15 ans. Par une très chaude journée de la fin juillet, on a déserté la petite ville de banlieue sans histoires en prenant le bus pour notre annuelle journée (une tradition incontournable entre 13 et 17 ans) à La Ronde. On était un quatuor plutôt intéressant en contraste. Il y avait C la blonde aux yeux bleus qui ressemblait à une poupée, G la grande brune sportive, M la rousse extravertie et moi, V la noire au tempérament d’artiste. Différentes, complémentaires, inséparables.

Puis, on les a remarqués. Ça devait faire un bon moment qu’ils nous suivaient, de manège en manèges, sans trop de subtilité. Le soir tombait déjà, ne restait plus que deux heures avant la fermeture du site. C’est dans la file du Disco Ronde qu’ils sont enfin passés à l’attaque. Celui qui semblait le leader du groupe, plutôt blond, du genre grande gueule charismatique légèrement bad ass et derrière lequel les autres s’effaçaient, a commencé à nous parler, avec deux trois phrases pour nous faire rire. Il a vite proposé que chacune d’entre nous monte à bord avec l’un d’eux, jetant lui-même son dévolu sur C, la jolie blonde, évidement.

Je n’ai pas eu vraiment le temps de montrer ma déception qu’une voix me glissait timidement à l’oreille : « Je peux monter avec toi? » C’est là que je l’ai vu. Je ne vous dirai pas s’il s’agissait d’un beau grand brun aux yeux verts, puisque j’aurais décidément l’air d’en faire une obsession (ce qui est loin d’être le cas!). Je me souviens d’avoir entendu un autre protester : « Criss t’as donc ben faite ça vite, t’avais peur que je lui demande avant, salaud? » Il avait souri en me disant : « Ne l’écoute pas, c’est un con. » Il avait 16 ans, il habitait Pointe-aux-Trembles, il trippait autant que moi sur l’album Violator de Depeche Mode qui venait de sortir, fallait voir ça comme un signe du destin.

Pendant le reste de l’été, à toutes les semaines, il faisait le long trajet pour venir me voir et régulièrement, je faisais aussi le trajet inverse. Il fumait des Export A (le paquet bleu) et il disait qu’il avait décidé de ne pas retourner à l’école en septembre. Malgré ses charmantes manières de garçon bien élevé, ma mère l’a tout de suite détesté. Je crois qu’il n’en fallait pas plus pour me faire succomber…

Je vous dis pas les factures d’interurbain que mes parents ont reçu (et m’ont gentiment refilé) cet été là. Ouais, je suis vieille, c’était avant internet et msn. Un soir donc, vers la fin de l’été, à quelques jours de la rentrée des classes, il m’a appelé pour me dire qu’il avait envie de me voir et qu’avec son copain (le blond bad ass qui voulait en profiter pour revoir G, parce que oui, il s’était déjà lassé de la blonde), il prendrait la route pour venir me voir, là, maintenant. Il était déjà très tard lorsqu’il est arrivé, et j’ai toujours trouvé qu’avoir ma chambre au sous-sol était infiniment pratique pour contourner le couvre-feu en sortant par la fenêtre.

Il semblait plutôt nerveux et il disait qu’il ne pouvait pas rester longtemps. Dans le petit parc, on s’est embrassé pendant une bonne demi-heure puis, il m’a raccompagné chez moi. Au moment de repartir, ça a été la catastrophe. La voiture est tombée en panne. La police municipale s’est pointée, et comble de malheur, le chat est sorti du sac : l’automobile, qui appartenait au beau-père du blond, avait en fait été « empruntée » en douce pendant son quart de travail de nuit. Elle venait tout juste d’être déclarée volée…

La romance s’est terminée à peine une semaine plus tard (au grand soulagement de ma mère), alors que le père de mon grand brun avait posé un ultimatum à son fils, qui décidément ne faisait plus que des bêtises (comme voler une voiture pour aller embrasser une fille) depuis qu’il était revenu de La Ronde très tard un soir, fébrile, ne pouvant s’empêcher de réveiller sa mère pour lui confier qu’il venait de tomber en amour.
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Lanaudière

Lundi dernier, j’ai franchi une frontière psychologique. J’ai pris le chemin de la rive-nord. En digne fille de quelque part pas trop loin sur la rive-sud, je pense que je n’avais même jamais conduit la voiture au nord de Jean-Talon. Je me suis retrouvée dans une petite maison bleue, tout en haut, là où les oreilles se bouchent, au sommet d’une montagne qui surplombe un lac, dans la forêt, en compagnie d’une amie, d’alcool et de vin, d’une multitude d’oiseaux chanteurs, des cigales, des maringouins et des mouches à chevreuils qui à mon grand désespoir, m’aiment bien. Cette idée aussi, d’hydrater ma peau avec une crème qui sent un peu la vanille… On a failli aller se baigner dans le lac, de l’autre bord du quai « parce que de ce côté là y’a presque jamais de sangsues« , mais j’avais comme « oublié » mon maillot, mais pas encore assez bu pour oublier les convenances (ou les sangsues).

Une journée comme un baume, dans un ciel chargé d’orage qui s’est éclairci après à peine quelques gouttes malgré le tonnerre qui gronde. Une journée où on m’a dit les mots que j’avais besoin d’entendre. Une journée pleine de poésie, jusque sur les pancartes vertes de la 25 nord annonçant le rang du ruisseau des anges, ou encore, dans la visite nostalgique d’une plage, en face de l’ancien couvent, avec à côté, la vieille baraque où l’adolescente avait fumé son premier joint en compagnie d’un gars surnommé Ti-beu.

Seventeen seconds

Un geste non calculé, une occasion saisie au vol, une invitation impossible à refuser. Je vais le voir ce soir. Il a fait partie des années les plus intenses de ma vie. Puis est arrivé ce qui arrive toujours, on a pris nos distances. Je l’avais vraiment perdu de vue ces derniers temps, mais le son de sa voix est toujours présent, ses mots, enfouis en moi, qui savent me surprendre alors que je croyais que le temps les avaient effacés. On a vieilli tous les deux, mais l’émotion, que j’espère présente au rendez-vous, nous fera oublier les années passées trop vite. Mon cœur, mon âme, aura 17 ans à nouveau pendant quelques heures. Plaisir intense non-renouvelable. Se laisser bercer et atteindre les étoiles, ça fera du bien.

La Lettre

Comme ça, pour rien, parce qu’on est de grands nostalgiques et aussi, avouons-le, parce qu’on a tous un peu bu, on est là, à se raconter nos premières expériences amoureuses adolescentes. Pas les premières expériences sexuelles, ni mêmes les premiers vrais baisers, non. Juste l’éveil des sentiments, des attirances. Les premières approches maladroites, les premiers désirs avoués.

Il a raconté cette lettre qu’il avait reçu. Une longue lettre, assez bien écrite, avec un dessin, son portrait. Elle avait signé sa lettre et avait même ajouté son numéro de téléphone, précaution probablement inutile, car dans une si petite ville, un numéro de téléphone n’est jamais un secret d’état, et ce, bien avant l’invention du net. La fille lui plaisait. Mais il n’a jamais répondu. Il n’a jamais appelé non plus. Pourquoi? Il ne sait pas. Probablement parce que c’est l’âge où on est niaiseux. Elle a sûrement pensé qu’il avait froissée la lettre aussitôt lue, et qu’il s’était sans doute moqué du dessin, avant de le déchirer. Au bout de deux mois, elle s’est vengée de son indifférence en l’oubliant.

Mais cette lettre, il l’a gardé pendant plus de 10 ans.

 

Le Bisou

J’me souviens de cette journée là comme si c’était hier. J’avais 5 ans ½. C’est pas tous les jours qu’on porte une robe de princesse comme ça. Je pense que je me prenais un peu pour Cendrillon, mon conte de fée préféré (HA! Ça doit venir de là, les souliers!). C’était mon deuxième contrat de bouquetière, je l’avais aussi fait quelques mois avant, pour le mariage d’une tante. J’ai toujours pensé que le bleu m’allait mieux que le rose pâle.

Mais là, le truc différent, c’est qu’on m’avait attribué un petit copain. C’est lui sur la photo. Je ne le connaissais pas, je pense qu’il était de la famille du marié. J’ai oublié son nom, mais je me souviens qu’il avait 4 ans ½. Avant la cérémonie, le photographe amateur (je sais, j’avais pas besoin de préciser) attitré nous a fait prendre quelques poses ensemble, dont celle là. Puis, dans un éclair de génie, il nous a demandé de faire semblant de se donner un petit bisou, parce que ça ferait une belle photo. Ayant le sens du théâtre et du jeu depuis le berceau, toute dévouée à la cause (car franchement non, n’y voyez pas autre chose!), je me retourne vers mon partenaire, prête à procéder. Et là, l’horreur. Blondinet pleure. Il veut pas. On a beau essayer de le convaincre, rien à faire. Totalement insultée, je me souviens lui avoir dit : « t’es donc ben bébé! » Et je l’ai complètement snobé le reste de la journée.

Pour la réception (et parce que non, je ne pouvais pas garder la robe de princesse), ma mère m’avait acheté une jolie robe rouge. Avec mes cousins, on a couru partout et fait les 400 coups pendant toute la soirée. Blondinet s’est joint au groupe, mais j’ai continué de l’ignorer. Avant la fin de la soirée, il avait changé d’avis sur les bisous, mais pour moi, c’était trop tard, je n’ai jamais été du genre à pardonner les affronts.

Je ne sais pas s’il y a un lien, mais je n’ai, finalement, jamais embrassé un blond…

La Discrète

On préfère toujours être celle qui déclenche le feu dès le premier regard. Malheureusement, moi, ça m’arrive souvent d’être la discrète. C’est jamais un rôle très enviable… Vous savez, celle qu’on ne remarque pas pendant des mois et des mois, celle qui est complètement invisible jusqu’au jour où… Ça me fait penser à une anecdote qui m’est arrivé à l’école secondaire.

Classe d’économie. La prof, une débutante qui n’a pas beaucoup d’expérience et qui a bien du mal à établir son autorité, nous a assigné des places par ordre alphabétique. Je me suis retrouvée avec le premier bureau en avant, dans la rangée du centre, oui, celui juste en face du bureau du professeur. J’étais horriblement déçue, d’autant plus que la matière ne me passionnait pas du tout… Et puis, je me suis rapidement consolée quand j’ai vu qu’à ma droite, il y avait le beau (et drôle) Mathieu et à ma gauche, le beau (et sérieux) Martin. Après quelques mois de cours, la prof a eu l’air de me remarquer pour la première fois.

Elle (d’un ton furieux) : C’est pas ta place ça, reprend la place que je t’ai donné au début de l’année!
Moi (rouge de honte, n’ayant pas l’habitude de me faire parler sur ce ton, non mais j’suis une première de classe moi!) : Mais, c’est la place que j’occupe depuis le début…

Les autres élèves ont le fou rire, ce qui n’aide pas la situation. La prof regarde son plan de classe avec les noms qu’elle a elle-même inscrit à la mine de plomb. Elle doute même de son écriture, cherche la trace de noms qui auraient pu être effacés, inversés, inspectant attentivement l’ordre logique des noms, imaginant un complot diabolique pour que je puisse m’approprier ce bureau si convoité… (Malgré le sourire avec la petite fossette craquante de Mathieu et les yeux bleus magnétiques de Martin, y’a quand même des limites à ce que je suis prête à faire pour me rapprocher des garçons!!!) Et plus elle cherche une preuve qui n’existe pas, plus les rires résonnent franchement dans la classe. Elle a fini par s’excuser, mais j’ai toujours eu l’impression qu’elle était restée avec un doute…

C’est comme cet homme que je connais depuis quelques années et qui m’ignorait totalement. Jusqu’à ce que je le croise dans un événement spécial, pour amateurs initiés, il y a deux semaines. Avant, il me regardait et me saluait à peine et depuis, c’est le grand sourire béat et il amorce la conversation à chaque fois qu’il me voit (ce qui peut arriver souvent dans la même journée). Et là, c’est moi qui doute. J’arrive pas à me décider si c’est par une forme d’élitisme social (ma présence à l’événement fait de moi un être maintenant digne de lui) ou bien s’il aurait pas plus simplement (boys will be boys) gardé un chaud souvenir du chandail rouge sexy et des talons aiguilles que je portais ce soir là…

Le Chapeau rouge

La nausée du transport en commun l’emporte haut la main. J’ai dû me résigner et mettre ma hantise des chapeaux de coté. Je me souviens d’une époque où j’attendais d’être rendue au coin de la rue, pour enlever ma tuque. Pas pour éviter le regard de ma mère, qui était déjà partie travailler, mais plutôt pour éviter le regard de la voisine, qui lui rendait des comptes. Bon, maintenant adulte (is that so?) je me suis rendue à l’évidence, 55 minutes de marche soir et matin, y’a pas vraiment le choix, pour que ça reste agréable, ça prend ce que ça prend, tant pis pour les cheveux.

Sachant qu’il me faudrait essayer au moins 75 chapeaux afin d’en trouver un qui m’est tolérable, je me suis donc dirigée vers le plus grand magasin à rayon du centre-ville. La tâche fut des plus pénible. J’essayais un chapeau après l’autre, essayant surtout de me convaincre que j’allais finir par en trouver un qui ne me donnerait pas un air trop ridicule, quand mon attention fut dirigée vers le miroir d’à côté. Une dame, chinoise, d’une soixantaine d’année, l’œil pétillant, s’admirait fièrement. Un chapeau rouge, un peu extravagant, lui allait vraiment à ravir. Elle m’a lancé un regard plein de contentement. Elle a demandé le prix, après réduction. Lorsque la vendeuse est revenue avec l’information, elle a fait une petite grimace. C’est vrai que c’était encore un peu cher. Elle a remis le chapeau sur l’étalage, me lançant un petit regard chagrin. Avant de quitter le rayon, baraguinant fièrement quelques mots de français, elle m’a indiqué celui qui, selon elle, m’allait le mieux.

J’ai poursuivi l’essayage (la torture), pendant une bonne demi-heure, pour finalement me ranger à son avis. Alors que j’attendais dans la file pour passer à la caisse, je l’ai vu revenir et essayer le beau chapeau rouge à nouveau. Qu’est-ce qu’elle était belle à voir. Puis elle m’a reconnue. Elle a aussi remarqué le chapeau noir, quand même mignon j’avoue (bon, peut-être plus sur une autre tête que la mienne, mais enfin…), dans un style années 20, que je m’apprêtais à payer. Elle m’a fait un grand sourire d’approbation. Puis elle s’est regardée à nouveau dans la glace. Ses yeux expressifs et moqueurs ont eu l’air de se dire : après tout, on ne vit qu’une fois… Et elle a finalement pris place dans la file, gardant le chapeau sur sa tête, comme une fillette. À mon tour, je lui ai donné mon sourire approbateur. Elle resplendissait littéralement.

Et j’imagine la moue de son homme, devant la facture… et puis, s’il n’est pas trop bête, il oubliera tout quand il la verra si heureuse, et si magnifique.