Like a bird on the wire [Like a drunk in a midnight choir]

Jour sans mots autres que ceux sur les pages lentement tournées. Vent dans les feuilles, cigales qui se répondent.  Le voisin de derrière partage mon silence, de l’autre côté de la clôture de bois, marquant sa présence et le temps qui passe aussi fidèlement qu’une Rolex, au pschiiiiiiiit d’une cannette chaque vingt minutes depuis midi.  Capturer le dernier rayon qui passe au dessus du pommier et qui colore sa maison d’un orange rosé intense, instant fugitif, 120 secondes entières, juste pour moi.

Le cardinal n’est pas venu chanter encore aujourd’hui.  Ça fait 3 jours.

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I formulate infinity [and store it deep inside of me]

Je suis tombée, par hasard, sur ta photo.  D’accord, juste avant, il a quand même fallu que je tape ton nom sur facebook…  Je ne sais pas pourquoi (en fait, oui, je sais), mais je ne m’attendais pas à te voir apparaître.  À vrai dire, j’avais même oublié que je portais encore, malgré moi, cette mémoire des sens, cette intime connaissance de toi.

Ça m’a rappelé ces regards à la fois aveugles et dévorants.  Comment savoir si c’était des je t’aime ou des aime-moi ?  Ces silences que tu n’as pas su traduire.  Les clés que j’ai préféré avaler plutôt que de donner.  Toutes ces choses que je ne saurai jamais dire et que tu ne pourras jamais soupçonner, je pourrai peut-être, un jour (ou une nuit), les écrire.  Renverser les mirages, étaler enfin la mer intérieure que je t’ai laissé prendre pour un désert.

Ou peut-être pas.

Des maux d’amour [et d’esprit]

« L’amant, par définition, est réduit au silence.  On lui répond, on l’agace, on l’égare, on le défie, on ne croit jamais ce qu’il dit sauf pour lui demander d’en dire plus, sa parole est de toute façon en défaut, l’esprit est délégué aux femmes pour donner des leçons aux hommes, quoi qu’il arrive.« 

— Philippe Sollers, Le Style et l’amour (tiré de Liberté du XVIIIe siècle)

De la galanterie [et des portes closes]

En partant du café, je marchais d’un bon pas pour regagner mon bureau.  Puis je l’ai vu, à quelques pas devant moi.  Ce n’était que de dos, mais déjà, je savais qu’il me plaisait.  Son pas n’était pas particulièrement pressé, mais ses longues enjambées ne me permettaient pas de le rejoindre.  Il balançait un peu la tête, comme pour suivre le rythme musical d’un air qu’il était le seul à entendre.  Je fixais ses fesses sa nuque, dans l’espoir qu’il se retourne, mais c’était peine perdue.  Je ne suis pas certaine s’il a ralenti son pas en entendant mes talons hauts claquer sur le terrazzo.  Mais sur le coup, j’étais trop convaincue qu’il ne m’avait simplement pas remarqué.

Au moment de passer d’un édifice à un autre (vive le Montréal souterrain), je me dirige naturellement vers la porte de droite alors qu’il garde sa trajectoire vers celle du centre.  Je passe par ces portes de 4 à 6 fois par jour.  Je ne prends JAMAIS celles du centre.  On pourrait croire que c’est de la superstition, mais en fait, c’est seulement qu’elles sont presque toujours brisées, elles s’ouvrent mal et sont beaucoup plus lourdes que celles de gauche ou de droite.  Tant qu’à me faire claquer la porte au nez, parce qu’en ces lieux achalandés, la galanterie est chose plutôt rare sinon inexistante, autant choisir la plus légère.  J’avais donc déjà bifurqué vers la droite, lorsqu’à ma surprise, il a ouvert la porte dans un geste très cérémonial, la maintenant grande ouverte et se plaçant de côté afin que je passe devant lui.  Tournant (enfin!) la tête pour mesurer son effet, le regard fier et le sourire en coin, il s’est aperçu que j’avais (hélas!) changé de trajectoire.  Quel malaise…  J’ai figé d’étonnement devant le geste, il s’est un peu vexé, j’ai voulu me rattraper, j’ai bredouillé quelque chose d’incompréhensible et puis rouges de honte, nos chemins se sont séparés.

Environ un an plus tard, hasard ou destin, nous avons fait connaissance.

La maladresse semble toujours inscrite dans nos gènes.  Les blessures antérieures portées en effigie.  Ne jamais se compromettre.  Confirmer les autorisations.  Attendre que mon regard se pose avec insistance sur sa bouche pour oser m’embrasser.  Les mêmes recettes apprises par cœur pour un succès bref, mais facile.  Les mises en gardes, les sabotages multiples.  Surtout, toujours rester en surface.  Se concentrer sur l’épiderme.  Il y avait pourtant quelque chose de touchant dans sa manière d’être.  Sa fausse assurance.  Mes silences, toujours aussi mal interprétés.  Nos soupirs.  Synchronicité ratée.  À mon tour, j’ai tenu la porte ouverte.  Il est resté sur le seuil.  Il a appliqué la formule (sésame, ouvre tes jambes), ignorant que je savais déjà la réponse, que je reconnaissais le manège.  Mais au fond, pourquoi faire simple (et vrai) quand le mensonge fonctionne? Go on, take everything, I want (I dare) you to.

*****

Dans tous les livres sur le langage corporel, il est dit que pour plaire instantanément, il suffit de se faire miroir.  Imiter la gestuelle et les expressions de l’autre.  C’est un passage qui me plait particulièrement, surtout lorsque les auteurs insistent (et ils le font tous) en disant de ne pas craindre le ridicule de la chose, puisque l’autre ne s’en apercevra pas.  L’autre, que vous croyez définitivement plus simplet que vous si vous recourrez à ce genre de truc, croira plutôt à une forme de symbiose (!).  Désolée, c’est complètement faux.

Coin Ontario, 23h48

Mademoiselle,

Je ne vous avais pas vue.  Une silhouette assise dans l’ombre d’un escalier qui mène au chaos.  Évaporée.  Les sens éparpillés.  L’esprit aérien, la voix terreuse, le sexe calciné et l’eau de vie dans les veines.  L’air de cette fin d’été était encore un peu tiède, chargé d’humidité.  C’est probablement le silence inhabituel du lieu qui vous a soudainement réveillée.  Ou pas tout à fait.  Je suis apparue à vos pupilles dilatées et c’est plutôt vous qui m’avez réveillée.  J’ai entendu votre voix m’appeller :  Heille!  Heille!, on est où?  Je me suis arrêtée et je vous ai regardé brièvement.  J’ai passé mon chemin sans dire un mot.  Je n’ai pas su quoi répondre.  Par où aurais-je bien pu commencer?

L’Amour, l’après-midi

Nan Goldin, Untitled, tiré du slide show « Heartbeat« , 2001

Il savait que le poids de son silence m’importait peu.  Son corps était syntaxe et ponctuation.  Le mien était grammaire et vocabulaire.  L’accord ne pouvait qu’être poétique.  Les mots étaient inutiles, mais jamais complètement absents de nos après-midi d’été volés.  Ils nous parvenaient, par vagues, comme à demi étouffés, de cette fenêtre ouverte qui donnait sur la ville, effervescente, qui ne nous soupçonnait pas.